L’obsolescence programmée, objet journalistique non identifié

Taper obsolescence programmée sur votre moteur de recherche, il pleut des enquêtes et des reportages. Problème, ils reposent tous sur du vent. Je ne dis pas que l’obsolescence programmée n’existe pas. Je n’ai pas à le faire. C’est à ceux qui soutiennent que les industriels fabriquent délibérément des produits prévus pour tomber en panne au bout de quelques années d’apporter des preuves. Or, ces preuves n’existent pas. Celles qu’on vous a présentées ont été bidonnées.

Alors que j’étais encore à Que Choisir, une équipe de télévision m’a contacté. Voilà à peu près le dialogue qui a suivi.

« Bonjour, c’est X…, de la société de production Y…, on prépare un sujet sur l’obsolescence programmée pour la chaine Z…. Vous pourriez nous en parler ?

– Je n’ai pas grand chose à dire. Avec ses homologues européens, Que Choisir teste chaque année des centaines de produits. Personne n’a jamais décelé un cas avéré de composant délibérément conçu pour lâcher après la garantie. Des composants bas de gamme, on en trouve à la pelle, mais c’est parce que les industriels tirent à mort sur les prix de revient.

– Et les imprimantes qui se bloquent après quelques milliers d’impression, alors qu’elles fonctionnent parfaitement ?

– Vous pensez à Epson ? Ils disent que c’est un bug.

– Et vous leur faites confiance ?!

– les fabricants d’imprimantes vendent leurs machines à perte et font des bénéfices sur les recharges. Epson se tirerait une balle dans le pied en programmant des pannes. Rien ne garantit que le consommateur lui sera fidèle, au contraire. Ou alors, tout les constructeurs jouent le jeu, mais on tombe dans la théorie du complot.

– Ca s’est déjà vu !

– Je sens que vous allez me parler du cartel Phoebus, les fabricants d’ampoule.

–  Tout à fait. Ils ont été condamnés.

– Oui, mais pour entente sur les prix, pas sur la durée de vie des ampoules.

– Vous êtes sûr ?

– L’enquête britannique est très claire sur ce point (consultable en ligne, le rapport fait 210 pages, la citation qui suit est page 53) : « Une ampoule conçue pour une éclairage très efficace a une durée de vie plus courte qu’une lampe conçue pour un éclairage plus faible ». Il fallait trouver un compromis longévité/efficacité, les fabricants ont « choisi un standard de 1000 heures dans de nombreux pays » et il n’y a « aucun indice que les consommateurs aient été lésé ».

– Attendez, on part tourner aux Etats-Unis bientôt. Il y une ampoule là-bas qui est allumée depuis des décennies, et elle n’a toujours pas lâché.

– C’est l’ampoule de la caserne des pompiers de Livermore, en effet. C’est plutôt une veilleuse, d’ailleurs. Vous pouvez la voir par webcam. Les industriels savent fabriquer des ampoules qui tiennent 20.000h au lieu de 2000h, mais soit ces ampoules n’éclairent presque pas, soit elles sont hors de prix. Le standard de 2000h est un compromis prix/longévité/puissance. Cela n’a rien à voir avec de l’obsolescence programmée.

– Vous n’y croyez pas, en fait ?

– Ce que je crois n’a aucune importance. Je dis juste que le dossier est vide ».

La conversation a duré. Je connaissais les pseudo-cas avérés d’obsolescence programmée que citais mon interlocutrice : ce sont toujours les mêmes. J’ai eu droit au machiavélisme d’Apple, qui dégraderait les performances de ses propres Iphone quand un nouveau modèle sort, pour inciter les clients à renouveler leur matériel. Comme si les consommateurs avaient besoin d’un prétexte pour se jeter sur les Iphone dernier cri. Comme si Apple était sûr que les clients n’iront pas voir chez Samsung. Le fond de vérité, dans le cas de l’IPhone, est que les mises à jour provoquées par la sortie d’un nouveau modèle plus puissant peuvent ralentir légèrement les Iphone de la génération précédente. Mais ces mises à jours n’empêchent nullement les téléphones de fonctionner. Apple a pu aussi brider des téléphones à distance, mais c’était pour prolonger leur durée de vie, pas pour la raccourcir (le site igen l’explique clairement).

Ma consoeur a admis que la conversation l’avait fait réfléchir, mais elle ne m’a jamais rappelé.

J’ai regardé le sujet quelques semaines plus  tard. C’était la totale. Cartel Phoebus, imprimante Epson, mise à jour Apple et interview des Amis de la terre, qui militaient alors activement contre l’obsolescence programmée. Révélation sur un scandale. Je peux facilement imaginer ce qu’il s’est passé. L’équipe avait déjà travaillé deux semaines, le sujet était prévendu et il fallait tenir l’angle, quitte à s’arranger un peu.

Comment l’UFC Que Choisir en vient à écrire une chose et son contraire

L’UFC Que Choisir, d’ailleurs, c’était elle-même allègrement arrangée avec la réalité. Ayant travaillé sur l’obsolescence programmée avec un collègue ingénieur, arrivés à la conclusion que c’était un mythe, nous avons été priés de ne pas écrire sur le sujet. La ligne officielle était de lutter contre l’obsolescence programmée, au niveau européen !

Le résultat est un communiqué daté de 2013 qui dit tout et son contraire. La première phrase évoque un rapport du Centre européen de la consommation (dont l’UFC est membre) qui « montre, preuves à l’appui, que les durées de vie des lave-linge, voitures ou téléphones portables sont délibérément raccourcies ». Sept paragraphes plus bas, on lit ceci : « à l’UFC-Que Choisir, nos tests n’ont jamais révélé d’obsolescence vraiment « programmée » au sens où une puce viendrait interrompre un cycle de fonctionnement par exemple ». Bref, ça existe, sans exister vraiment, tout en existant.

Le problème est que, de reportages en enquêtes et de pseudo-investigations en sujet-dénonces faciles, le thème de l’obsolescence programmée a fini par s’imposer sur l’agenda politique. En 2015, sous les applaudissements de l’UFC, le délit d’obsolescence programmée est entré dans le droit français par l’intermédiaire d’un amendement à la loi Hamon. Il est puni de deux ans d’emprisonnement de 300.000€ d’amendes !

Une insulte au travail de million d’ingénieurs

Ce texte unique au monde est restée lettre morte pendant deux ans. Les dizaines de prétendus cas d’obsolescence programmée n’étaient finalement pas si faciles à prouver. In-extremis, l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP) a déposé une plainte le 19 septembre 2017 auprès du procureur de la république de Nanterre. Elle vise les fabricants d’imprimantes HP, Canon, Brother et « en particulier » Epson. Tout ce que l’association a trouvé pour alimenter sa plainte est une rumeur vieille de plusieurs années, démontée par tous les gens qui l’ont examinée. Comme l’écrivait déjà le 1er septembre 2011 Philippe Frémeaux, rédacteur en chef d’Alternatives économiques, « l’idée même d’obsolescence programmée apparaît comme une insulte au travail des millions d’ingénieurs, techniciens et ouvriers qui s’efforcent chaque jour d’atteindre le zéro défaut, la qualité totale, tout en offrant des produits ayant le meilleur rapport qualité-prix ».

Son papier commençait par cette phrase: « Une idée hante le monde écolo : les produits industriels seraient conçus de manière à s’user prématurément ». HOP a été créé par Laetitia Vasseur, ancienne attachée parlementaire du sénateur EELV Jean-Vincent Placé. Je ne la connais pas. Je l’ai croisé dans un studio de radio, ou nous étions tous les deux invités pour parler de la fameuse obsolescence. Elle se dit attachée à la défense de l’environnement et à la réduction des déchets. Il n’y aucune raison de mettre sa sincérité en doute, mais il suffit de creuser un tout petit peu le sujet pour réaliser qu’elle a mal engagé le fer. Peut-être le sait-elle, du reste. Au fil des interviews, elle parle de plus en plus de « l’obsolescence esthétique ». Manière prudente de garder le concept en l’adossant à une vérité bien établie, cette fois. Les fabricants nous poussent à renouveler nos biens par le biais de la publicité et du design. Ce n’est pas un scoop et cela n’a rien a voir avec des pannes programmées.

 

 

 

 

Publicités

Qu’est-ce que Pas tout à fait ?

Le thème central des articles disponibles sur ce site est le journalisme. Un journaliste, chacun le sait, parle seulement des trains qui arrivent en retard, et non des trains qui arrivent à l’heure. Il est question ici seulement des professionnels dont les informations ne sont pas tout à fait exactes, pas tout à fait vérifiées ou pas tout à fait honnêtes.

Beaucoup d’articles parlent d’écologie et d’environnement. Ce n’est pas vraiment un choix délibéré. Il se trouve simplement que ces thèmes à la mode génèrent un flot considérable d’articles qui ne sont pas entièrement raccord avec ce qui me semble être le monde réel.

Les questions abordées sont traités sur le fond par d’autres sites, plus riches et précis que celui-ci, à commencer par le site de l’Afis, dont je suis membre.  Je renvoie vers eux aussi souvent que nécessaire.

Lien d’intérêt avec des entreprises, partis, syndicats, organisations professionnelles : néant.

Introduction : EELV et la liberté de la presse

Ce site provisoire vise à exposer un incident survenu en septembre 2016. Par un concours de circonstances, que j’expose ici, des militants d’Europe Ecologie Les Verts (EELV), ont tenté de me rendre indésirable dans la rédaction d’un magazine pour lequel je travaillais depuis des années, Que Choisir.

J’ai passé huit ans à la rédaction du mensuel , à Paris. Je l’ai quitté en janvier 2016 pour retourner vivre dans le Finistère. Continuant à piger à distance, j’ai écrit un papier de quatre pages sur les pesticides employés en agriculture biologique. Il est paru dans le numéro de septembre 2016, qui arrive en kiosque vers le 25 août.

L’article en question ne contenait aucun scoop. Si des agriculteurs bio l’ont lu, ils n’ont rien appris. Le papier se contentait de rappeler une évidence souvent passée sous silence : il y a des pesticides en agriculture biologique, et il y en a même beaucoup. C’est parfaitement légal et tout à fait explicable, mais il faut que les consommateurs en soient conscients. C’est du moins ce qu’a considéré la rédaction en chef de Que Choisir, qui a évidemment validé le sujet et relu le papier.

A la sortie, il n’a suscité aucun remous. C’est avec une vive surprise que j’ai appris, près d’un mois plus tard, qu’il en était question sur la liste de discussion de la commission agriculture d’EELV.  Cette liste compte près de 400 membres. L’un d’entre eux a jugé utile de m’alerter. Quelques personnes, à qui mon enquête avait déplu, étaient de train de se mobiliser pour que je sois écarté de la rédaction de Que Choisir.

Le mensuel est rattaché à un mouvement associatif, L’Union fédérale des consommateurs (UFC). Certains militants EELV  sont également actifs au sein de l’UFC. L’un d’entre eux, vice-président d’une association locale, Serge Rivet, s’est proposé comme porte-voix du parti au sein de l’UFC, afin que je n’écrive plus jamais dans Que Choisir. Il voulait me faire virer, et les autres trouvaient ça très bien.

Devant 400 lecteurs, une petite dizaine de personnes m’ont invectivé à distance, me traitant de vendu au lobby industriel et à la FNSEA. Je n’ai aucun lien avec la FNSEA. Je l’ai critiqué dans deux livres, parus en 2010 et en mai 2016. Les chapitres concernés sont reproduits ici et ici.

L’un des participants au forum, François Veillerette, approuvait sans réserve l’idée de m’écarter. Ancien patron de Greenpeace, M Veillerette dirige une association appelée Générations Futures, sur laquelle j’avais écrit un papier en septembre 2015, dont il me gardait encore rancune, visiblement.

Chacun pourra le vérifier dans les échanges in-extenso, il n’est pas question d’erreurs factuelles que j’aurais commises, sauf à la marge. C’est le discours général qui ne plait pas.

J’ai immédiatement contacté l’administrateur de la liste, Didier Lorioux. Les attaques personnelles, les injures, ainsi que la démarche visant à priver un pigiste de son employeur principal ne le gênaient pas particulièrement. Comme il me l’a dit en conclusion de notre discussion, « il y a des choses plus graves dans la vie que de perdre la face ». Dont acte.

D’autres responsables EELV, bien qu’en désaccord avec la ligne de mon papier, ont déploré les attaques personnelles et les manoeuvres souterraines. Je n’en demandais pas davantage. Ce blog n’aurait jamais vu le jour si une voix autorisée au sein d’EELV avait admis l’évidence : on ne cherche pas à faire taire un journaliste sous prétexte qu’il écrit des articles qui ne vous arrangent pas.

Erwan Seznec

 

 

 

25 /01/17. Le savon bio qui fait pousser les seins des petits garçons

Au hasard d’une enquête sur les cosmétiques pour Les jours (un site qui vaut vraiment le détour), je suis tombé sur un papier intitulé Faire soi-même ses produits de beauté, daté du 6 janvier 2017, sur le site du quotidien La Croix.

Voici comment il démarre : C’est parce que j’avais la peau très sensible et que je ne supportais plus d’acheter des produits chers et peu efficaces que j’ai décidé de fabriquer moi-même mes crèmes. » Ania s’inscrit dans l’esprit du temps. Comme elle, de plus en plus de femmes – mais les hommes ne sont pas en reste – ont décidé de se réapproprier leur santé en confectionnant eux-mêmes leurs produits de soin, sans substances cancérigènes et autre parabens pointés du doigt depuis quelques années ».

Les industriels nous empoisonnent, reprenons notre consommation en main. Discours classique, mais avec un couac sévère au sixième paragraphe.

Il commence pourtant bien. « Attention toutefois aux huiles essentielles », prévient l’auteur. « Elles peuvent être photosensibilisantes et ne s’utilisent pas pures, à l’exception de l’arbre à thé et de la lavande. » C’est moi qui souligne. Du thé et de la lavande, voilà des noms plus rassurants que paraben. Le problème est que l’arbre à thé dont on tire une huile essentielle n’a rien à voir avec le théier. Il s’agit en réalité du mélaleuca australien. Son huile essentielle peut causer des irritations cutanées. Et en association avec la lavande, elle pourrait former un puissant perturbateur endocrinien. C’est du moins ce que suggérait  un article publié dans le New England journal of Medicine en 2007. Il rapportait des cas de croissance des seins chez trois garçons prépubères, lavés régulièrement avec des savons bio à la lavande et à l’arbre à thé (« lavender and tea tree oils »).

Trois cas seulement, c’est trop peu pour conclure. Des études postérieures ont mis en évidence un effet hormonal in vitro des huiles essentielles de lavande et d’arbre à thé, mais la plupart des travaux réalisés sur ce sujet depuis 2007 tendent à innocenter les cosmétiques, où les huiles essentielles sont fortement diluées (personne de sérieux ne recommande de les utiliser pures en cosmétique). Une synthèse en anglais pour le grand public datant de 2016 est disponible ici. Globalement, le dossier d’instruction en est à peu près au même point que celui des parabens : des suspicions, des études préoccupantes… Rien de probant; mais quand même assez pour faire, sur les parabens, des titres aussi stupidement anxiogènes que celui de cet article…

Erwan Seznec

 

 

Etes-vous plutôt Audace ou Prudence ? 15/11/16

Quand on est journaliste, il est essentiel de comprendre la ligne du média pour lequel on travaille, le système de valeurs auquel il se réfère. A l’heure actuelle, toutefois, un phénomène curieux à observer complique un peu le jeu. A l’intérieur du même journal, voire du même journaliste, certaines valeurs sont considérées comme  positive ou négative en fonction du sujet traité. Démonstration avec les deux listes de mots ci-dessous.

Audace / Prudence

Amérique du nord / Amérique latine

Nouveauté / Tradition

Industrie / Artisanat

Pragmatisme / Spiritualité

Progrès / Préservation

Croissance / Décroissance

Grande ville / Communauté restreinte

Ouverture des frontières / Restrictions aux échanges

Mobilité / circuit court

Les deux listes de termes sont clairement antagonistes. Chacune prise isolément est assez cohérente. L’adhérent d’une Amap aura probablement une curiosité spontanée pour les variétés anciennes de légumes. Il aura aussi de la sympathie, a priori, pour une communauté indigène du Brésil, surtout si elle développe des méthodes durables de culture, dans le respect des liens ancestraux spirituels reliant l’homme à la forêt. Aux yeux du même individu, les plantations de colza OGM d’une grande multinationale américaine vendant dans le monde entier feront probablement figure de repoussoir absolu.

Toutefois, les signes positifs et négatifs s’inversent, si on oublie l’environnement pour parler des moeurs et de la culture.

En la matière, le village amazonien ne fait pas le poids face à New York. L’avenir se prépare dans la Silicon Valley. Il est de bon ton d’avoir des amis dans plusieurs pays et d’être citoyens du monde. La grande ville est le terrain de tous les possibles. Il faut accroitre la connaissance, ce qui est, qu’on le veuille ou non, une forme de croissance. Toutes les audaces sont bienvenues. L’innovation est la règle, y compris dans la sphère intime; rejeter le mariage pour tous n’est pas un acte de résistance mais une position réactionnaire. La communauté villageoise traditionnelle devient un univers intolérable, par son ignorance, ses superstitions imbéciles et meurtrières d’enfant, la condition lamentable qu’elle réserve aux femmes.

Ceux qui penchent du côté Audace en agriculture et en environnement et du côté Prudence en matière de moeurs et de culture ont tout faux. Des paysans indiens heureux de cultiver des OGM, par exemple, ne peuvent pas exister. Vous tapez « paysans indiens + OGM » et vous tombez sur cet article du magazine belge Le Vif titré « en Inde, les OGM de Monsanto pousseraient des paysans au suicide ». Louable prudence que ce conditionnel, mais nous y reviendrons. Il est plutôt valorisé, au contraire, d’être du côté Audace pour les moeurs et du côté Prudence en consommation.

Avec la pratique, un journaliste apprend très vite la bonne polarité. Environnement, alimentation : le signe positif est sur la liste « Prudence ». Moeurs, éducation : il passe sur la liste « Audace », en toute fluidité, instantanément. Il n’y a même plus besoin de réfléchir. Pour tout dire, c’est même déconseillé. Attribuer des signes positifs, négatifs ou neutres à chaque mot en fonction des réalités qu’ils recouvrent, sans respect pour la cohérence des listes, génère d’agaçantes complications et brouille la ligne éditoriale, pour ne pas dire la ligne mentale.

Erwan Seznec

 

 

Les lobbies ont bon dos 15/11/16

Aujourd’hui, quand l’Union européenne, le Parlement, une agence sanitaire ou un quelconque groupe d’experts adoptent une position rassurante sur un sujet sensible tel que les OGM, les insecticides néonicotinoïdes, la pollution de l’air ou les ondes électromagnétiques, l’explication est toute trouvée : le lobby a étouffé la vérité. Analyse d’un cas d’école, l’aspartame.

 Les lobbies existent. Ils sont nombreux, actifs et parfois redoutables. Le lobby de l’amiante a retardé de plusieurs années l’interdiction de ce matériau en France, à travers le Comité permanent amiante (CPA). Le lobby du tabac a acheté un chercheur suisse, Ragnar Rylander, pour qu’il truque des études afin de minimiser ou de nier la nocivité des cigarettes.

Dans le champ de l’environnement et de la santé, néanmoins, à l’heure actuelle, la question du lobbying a pris des proportions démesurées.

Des produits, des substances ou des technologies étaient considérées comme potentiellement nocives. Des décennies de surveillance sanitaire et d’études très sérieuses ont permis de lever la présomption de culpabilité. Bonne nouvelle ? Pas du tout. Des associations et des médias ne renoncent pas au soupçon. Il n’y a plus grand chose pour l’étayer, mais peu importe. La réthorique du « lobby » fait office de balai permettant de dissimuler sous le tapis tous les éléments gênants du dossier. L’enchainement est toujours le même. Un, la décision officielle (de ne pas interdire une antenne-relais ou un OGM, par exemple). Deux, les protestations d’une association qui produit une étude. Trois, la riposte courtoise de l’institution qui brandit, non pas une, mais dix, vingt, cents travaux scientifiques. Quatre, les protestations redoublées de l’association : les études de référence sont entachées de conflit d’intérêt, les chercheurs ont des liens avec le lobby, le gouvernement et l’Union européenne – surtout l’Union européenne – sont sous influence. Les intérêts financiers en jeu étaient trop importants. La santé des citoyens, une fois de plus, a été sacrifiée sur l’autel du produit.

Pour un journaliste, un lobby vaut mieux que pas de lobby. Pas de lobby, pas de scandale, pas d’histoire, pas d’article.

Il faut beaucoup de temps et de travail pour démontrer la non-existence d’une conspiration. Il faut épuiser toutes les pistes. On est hanté par la crainte d’avoir été naïf, ou d’avoir raté quelque chose. Et on travaille, en définitive, pour ne pas publier.

Suggérer l’existence du lobby est beaucoup plus simple. Les preuves ne sont pas indispensables. Leur absence est même le signe de la duplicité du lobby. « Ils » sont décidément très forts. En fait, des indices épars suffisent à esquisser le complot. Quelques verbes au conditionnel et l’imagination des lecteurs comblent les vides.

Searle, Donald Rumsfeld et l’aspartame

L’aspartame est un édulcorant de synthèse découvert en 1965 aux Etats-Unis. Il a reçu une première autorisation de mise sur le marché (AMM) neuf ans plus tard, en 1974. L’AMM a été suspendue dès 1975, car les autorités sanitaires avaient des doutes sur l’inocuité du produit Nutrasweet, présenté par la firme Searle. Finalement, Nutrasweet a été à nouveau autorisée outre-Atlantique en 1981. La France a suivi en 1988. Les brevets de l’aspartame sont tombés dans le domaine public en 1992. Le régime d’autorisation de l’édulcorant a été harmonisé en 1994 au niveau de l’UE. Voilà donc près de 40 ans que ce produit est sur le marché, sans incident particulier. L’aspartame garde néanmoins de farouches ennemis (1).

L’acte d’accusation est vide de preuves scientifiques. Les autorités des plus grands pays lui ont donné le feu vert.

Reste le lobby et la théorie du complot. En l’occurrence, elle se base sur le parcours de l’homme politique américain Donald Rumsfeld. Il était directeur de cabinet de la maison blanche en 1974, au moment de la première AMM. En 1977, il a rejoint Searle, pour qui il a travaillé plusieurs années. Il a assumé des missions temporaires pour Ronald Reagan, puis il a renoué avec la politique avec la politique à temps plein en 2001, devenant secrétaire à la defense de Georges W. Bush.

Il y avait de quoi se poser des questions et mes confrères américains l’ont fait. A tel point que le Congrès US a chargé le Government Accountability Office (GAO), sorte d’inspection générale des services, d’enquêter sur la procédure d’AMM de l’aspartame. Conclusion du rapport rendu en 1987, disponible en ligne : rien d’anormal. Résumé, page 2 :

« FDA adequately followed its food additive approval process in approving aspartame for marketing by reviewing all of Searle’s aspartame studies, holding a public board of inquiry to discuss safety issues surrounding aspartame’s approval, and forming a panel to advise the Commissioner on those issues. Furthermore, when questions were raised about the Searle studies, FDA had an outside group of pathologists review crucial aspartame studies ».

L’examen du dossier de l’aspartame par la Food and Drug administration ne présentait pas d’irrégularité. Les suspicions à l’encontre de Donald Rumsfeld n’étaient pas fondées.

Ce rapport n’a pas été publié immédiatement, ce qui était peut-être une erreur. A partir de 1999, en effet, les rumeurs d’une toxicité de l’aspartame ont repris de plus belle. Tout serait parti de la diffusion d’un faux mail signé d’une certaine « Nancy Markle » sur de nombreux forums. C’était un hoax, mais rien n’y a fait. Dans Notre poison quotidien, documentaire décliné en livre sorti début 2011, la journaliste Marie-Monique Robin décline la thèse de l’AMM américaine abusive, ayant entrainé une AMM européenne dans la foulée. Le lobby a gagné (pour ne rien arranger, Searle a fusionné en 1985 avec Monsanto, entreprise néfaste par principe aux yeux de Mme Robin).

Le GAO a des moyens d’enquête que les journalistes n’ont pas. Il peut débarquer à la FDA et saisir des disques durs. C’est un service d’incorruptibles. Il n’a pas dit que l’aspartame était sûre, mais il a dit que la FDA avait travaillé sérieusement quand elle a évalué le produit.

Rien n’y fait. J’ai parlé du rapport du GAO à trois consoeurs, toutes persuadées qu’il y a eu manigance souterraine et que l’aspartame n’aurait jamais dû être autorisé. Aucune n’en a tenu compte.

La théorie du lobby continue de prospérer, ce qui n’empêche d’ailleurs nullement des dizaines de millions de consommateurs d’absorber des sodas allégés chaque jour, y compris dans les rédactions des médias qui présentent l’aspartame comme un poison. A force d’en voir partout, les « lobbies » deviennent un simple sujet de bavardage inconséquent.

Erwan Seznec

 

(1) Peut -être en raison de son immoralité foncière ? L’aspartame est un sucre qui ne fait pas grossir, autrement dit, un pêché sans châtiment. Un sociologue du nom de Maël Dieudonné m’a parlé un jour de la tendance très forte à « traduire les jugements moraux en jugement sanitaire ». La masturbation rend sourd, l’aspartame doit rendre malade.

 

 

 

Comment le bio externalise les pesticides conventionnels chez les pauvres 12/10/16

La marée des articles annonçant la disparition des pesticides dans les jardins particuliers à l’horizon 2019 a opportunément recouvert deux écueils conceptuels un peu gênants. Le premier, développé dans  l‘enquête sur les pesticides bio parue dans Que Choisir, est que les pesticides bio, qui resteront autorisés, ne sont pas tout à fait sans inconvénient. Par ailleurs, ces  pesticides bios ne suppriment pas l’emploi de phytosanitaires conventionnels. Dans le cas de la pyréthrine, ils l’externalisent en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les pyréthrines sont des insecticides produits à partir de fleurs de pyrèthres de Dalmatie et de chrysanthèmes. On les retrouve dans des dizaines de préparation homologuées en agriculture biologique.

Les fleurs, en question, bien entendu, doivent être cultivées quelque part. En l’occurrence, c’est en Tanzanie (60% de la production mondiale), en Papouasie Nouvelle-Guinée et au Kenya. On apprend dans ce document kenyan qu’il faut 52.000 plants pour obtenir 25kg de poudre. Ici, on découvre que le pyrèthre, sans surprise, est attaqué par des ravageurs et des champignons.

Et dans cette étude australienne fort détaillée (1), le lecteur perspicace trouve confirmation de ce que le bon sens lui suggérait peut-être déjà. Pour traiter ces cultures non-alimentaires, les Tanzaniens et les Néo-Guinéens n’ont aucune raison d’utiliser des pesticides bio, plus coûteux. Ils emploient l’arsenal conventionnel.

« Dans les cultures de pyrèthre en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle Guinée », écrivent les chercheurs australiens et américains, « les fongicides efficaces contre l’ascochytose du chrysanthème (ray blight, ndlr) comprennent l’éthylène-bis-dithio-arbamates, le captan, le bénomyl, le chlorothalonil et le dichloronaphthoquinone ». Par ailleurs, « une panoplie d’autres produits appartenant au groupe des inhibiteurs de la déméthylation, incluant le difénoconazole, ont prouvé leur efficacité », à condition de procéder à « plusieurs applications de ces fongicides « .

Le difénoconazole est à peu près tout ce que proscrit l’agriculture bio : toxique pour les mammifères, pour les milieux aquatiques et persistant, avec une demi-vie de 1600 jours dans certaines conditions. C’est page 5 de l’étude (1).

Dans les deux ans qui ont suivi les tests d’efficacité, se félicitent les chercheurs, « 90% des producteurs de pyrèthres en Tanzanie » ont adopté le programme fongicide. Les auteurs australiens sont de l’université de Tasmanie, où le pyrèthre est également cultivé. On peut penser qu’ils ont de bonnes informations sur l’Afrique. MGK, le leader australien du secteur, a des exploitations en Tanzanie.

En 2010, des chercheurs allemands avaient relevé le paradoxe. Le Kenya produit des fleurs séchées de pyrèthre, mais « 95% de la pyréthrine brute est exportée vers des pays développés plus soucieux de l’environnement, où elle est vendue à prix premium, laissant le Kenya importer des pesticides de synthèse meilleur marché » (2).

Le cas kenyan laisse penser que la culture du pyrèthre n’est pas une mince affaire. De 70% du marché mondial au début des années 2000, sa production est tombée à moins de 5% dix ans plus tard, pour cause d’irrégularités dans les rendements. L’agriculture est un métier passionnant mais difficile.

Erwan Seznec

PS : les termes techniques ont été traduit à partir du site http://www.btb.termiumplus.gc.ca. Je remercie par avance les lecteurs qui me signaleraient des erreurs.

1) Diseases of Pyrethrum in Tasmania: Challenges and Prospects for Management. http://apsjournals.apsnet.org/doi/pdf/10.1094/PDIS-92-9-1260

2) « Incidentally, Kenya is the leading producer of a natural pesticide, pyrethrin, which is a broad-spectrum insecticide made from dried flowers of pyrethrum (Chrysanthemum cinerariaefolium). However, 95% of the crude pyrethrin is exported to more environmentally conscious developed countries, where it earns a premium price, leaving Kenya to import the cheaper toxic synthetic pesticides ».  Potential environmental impacts of pesticides use in the vegetable sub-sector in Kenya.

 

 

Générations futures : après les salades, le muesli – 11/10/16

L’association Génération Futures, fervente avocate de l’alimentation biologique, est financée par des sociétés actives dans le secteur, dont le distributeur Biocoop.

Elle est de parti-pris. C’est assumé. Quand des articles oublient de le mentionner, ce sont les journalistes qui sont responsables, pas Générations Futures.

Il faut avoir ces éléments en tête, pour relire les nombreux articles sur l’étude publiée par Générations Futures le 11 octobre 2016 à propos des mueslis.

Des analyses menées sur quinze mueslis conventionnels et sur cinq mueslis bio ont mis en évidence des traces de pesticides conventionnels, certains potentiellement perturbateurs endocriniens, dans tous les lots de mueslis conventionnels. « Aucune Dose journalière Admissible (DJA) n’apparaît pouvoir être dépassée pour les résidus retrouvés dans les échantillons analysés, et ce pour une consommation de 50 à 100 g par jour de produit », précise avec honnêteté Générations Futures, page 8 de son rapport. En résumé, la situation est normale. Rassurante. Les cultivateurs, les transformateurs, les grossistes, toute la chaine a travaillé dans les règles.

On ne sait pas si les mueslis bio contenaient des traces de pesticides bio : Générations futures ne les cherche pas. Ce n’est pas son objet.

Rappeler le fait suivant n’est pas non plus dans la feuille de route de Générations Futures. Le 26 septembre 2016, il y eu un rappel de lots de mueslis lancé par Auchan. Les acheteurs étaient invités à ne pas consommer les mueslis, contaminés par des salmonelles et susceptibles de provoquer en cas d’ingestion « les symptômes suivants : fièvre, diarrhée, vomissements et des douleurs abdominales ». Les produits contaminés étaient bio, de la marque Moulin des Moines – Naturaline.

Il y a en moyenne un ou deux rappels de produits alimentaire bio chaque mois. Là encore, c’est normal. Cela prouve que le système de veille sanitaire fonctionne. Certaines alertes sont néanmoins sérieuses. La semaine précédent le rappel de muesli, le 21 septembre, il y a eu un rappel de steaks hachés Le Paysan Bio / La Vie claire. Ils étaient contaminés par une habituée du dossier, la bactérie Escherichia coli. En août, c’était moins grave : on avait trouvé des sulfites dans la moutarde Auchan Bio.

La sécurité sanitaire ne se résume pas à des résidus de pesticides en quantité infime. Bio ou conventionnel, il y a des règles à suivre, et les professionnels des deux bords les appliquent avec sérieux. La diabolisation sans nuance du conventionnel finira par être contreproductive pour le bio. Elle le nimbe d’un aura de perfection insoutenable dans la durée, qui laissera aux consommateurs en se dissipant l’impression amère d’avoir été trompés.

Erwan Seznec