FNSEA, le syndicat qui déplore la violence

Ce chapitre est extrait du Livre Noir des syndicats, publié chez Laffont en mai 2016, écrit avec ma consoeur Rozenn Le Saint. La version ci-dessous est brute, avant relecture et corrections, mais les modifications par rapport à la version publiée sont minimes. Comme le chapitre d’Histoire secrète du patronat, il vise simplement à montrer que parler des inconvénients du bio ne veut pas dire qu’on roule pour la FNSEA. Laquelle, du reste, a au moins l’immense mérite de tolérer la critique.

 

Juillet 2015. Dans tout l’Ouest, des milliers d’agriculteurs manifestent leur mécontentement, à l’appel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et des Jeunes agriculteurs (JA). Ils protestent contre la faiblesse des prix du lait, du porc et de la viande bovine. Les accès à Caen sont bloqués pendant plusieurs jours. Les rassemblements dégénérent. à Quimper (Finistère), un supermarché Lidl est saccagé. A Vannes (Morbihan), les agriculteurs s’en prennent à un centre Leclerc.

Dans ces circonstances, comme à l’accoutumée, la position de la Fédération est ambiguë. Un jour, elle incite ses adhérents à charger leurs remorques de pneus, fumier et paille pour mettre la pagaille afin de témoigner de leur désespoir. Le lendemain, elle se présente comme un modérateur aux yeux du gouvernement, quitte à se faire accuser par ses propres rangs de ne pas se mouiller suffisamment. Il en faut plus pour désarconner ses leaders. Voilà des décennies que la Fédération souffle sur les braises la nuit tombée pour peser davantage sur la table des négociations le jour. Double jeu classique pour une organisation syndicale, mais auquel se mêle ici une dose tout à fait inhabituelle de violence et d’impunité.

Cette exception a des racines historiques profondes.

Crée en 1946, la FNSEA domine dès l’origine le paysage syndical agricole, ne laissant qu’un espace minuscule à ses rivaux, comme le Modef, proche du PCF. En 1954, le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) voit le jour, mais sans égratigner un monopole qui convient très bien à l’Etat, satisfait d’avoir un interlocteur unique. Les « JA » sont une succursale, le marchepied des exploitants juniors vers les responsabilités fédérales. Il faudra attendre l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, en 1981, pour que le pluralisme dans le monde agricole soit timidement encouragé (voir chapitre sur la confédération paysanne et la coordination rurale).

Entre temps, la FNSEA a pris les rênes et n’entend pas les lâcher. Le monde agricole de l’après-guerre est en pleine mutation. La France des années 1950 a faim et ses paysans ne la nourrissent pas. Il faut importer des produits agricoles de base. Pour répondre aux besoins, un modèle d’agriculture intensif se met en place, qui hisse le pays au premier rang des puissances agricoles européennes en moins de 25 ans.

La FNSEA soutient cette orientation mais rôde en parallèle son utilisation de la violence utile. En 1961, une série de manifestations musclées en Bretagne a donné des résultats étonnants. Les pouvoirs publics ont cédé sur une série de revendications majeures. Dans les décennies qui suivent, au gré des crises de suproduction, des sécheresses, des poussées de la concurrence hollandaise, des réformes de la politique agricole commune, les cassages de préfectures et de sous-préfectures, les blocus de gares et les descentes dans les supermarchés se succèdent. Le paroxisme est atteint à Montredon-des-Corbières, en 1976. Des viticulteurs en colère tirent à la carabine sur les CRS en employant des munitions pour gros gibier. Joël le Goff, commandant de la CRS 26, est tué. Il y a 28 blessés parmi les forces de l’ordre, plusieurs très sérieusement. L’enquête n’aboutira jamais, conformément à une tradition solidement établie d’impunité, qui resurgit au moment des Bonnets Rouges.

En 2013, c’est la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) du Finistère qui met le mouvement breton en position de se faire entendre, en recourant à la violence. Quand des légumiers remontés contre les contraintes fiscales et administratives incendient le centre des impôts et les locaux de la Mutualité sociale agricole de Morlaix, ils ont droit aux félicitations de Thierry Merret, président de la FDSEA. Les faits étaient pourtant graves. Non content de provoquer l’incendie, les légumiers ont retardé l’arrivée des pompiers en mettant en place un ballet de tracteurs, avant de gêner leurs manoeuvres en déversant des tonnes d’artichauts sous leurs pieds. Ce ne sont plus des délits, mais des crimes passibles des assises.

Trois jours après, un communiqué commun du syndicat et de la Chambre d’agriculture de Bretagne, regrette « le recours à des actions violentes », formule hypocrite immédiatement démentie par un grand élan de franchise: « la profession toute entière n’encourage pas à l’excès. Mais, elle ne sait plus comment se faire entendre afin que des mesures efficaces et rapides soient prises ! » Ou plutôt, elle sait trop bien comment se faire entendre.

Une enquête est ouverte. « Thierry Merret ne sera pas touché malgré son implication », pronostique immédiatement Bernard Lannes, président national de la Coordination rurale, organisation qui concurrence la FNSEA sur sa droite. Bien vu. Un seul Bonnet rouge est placé en détention provisoire. Encore une fois, les forces de l’ordre font mine de peiner à identifier les auteurs des faits. « Ils sont pourtant arrivés en tracteur, pas en avion supersonique », ironise Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, rival de gauche de la FNSEA.

 

Crise du lait, le double jeu syndical

Au fil du temps, la FNSEA se professionnalise, s’étend, se ramifie. Son expertise est reconnue à Bruxelles comme à Paris. Ses dirigeants sont des notables, souvent administrateurs de la Mutualité sociale agricole et du Crédit agricole, maires de leurs villages, presque toujours de droite. Après avoir cautionné des dizaines de manifestations ayant causé des centaines de millions de francs de dégâts, François Guillaume, président de la FNSEA de 1979 à 1986, devient ministre de l’agriculture de Jacques Chirac de 1986 à 1988.

Ce n’est évidemment pas un tel signal qui incitera la Fédération à renoncer à ses méthodes musclées. Le hiatus avec sa notabilisation devient néanmoins gênant en 2009, lors de la grande grève du lait. La FNSEA dénonce à grand fracas les marges « exorbitantes » des géants de la distribution. En réalité, entre 2005 et 2009, la marge des transformateurs (ceux qui mettent le lait en brique, fabriquent le beurre ou les yaourts) a beaucoup plus augmenté que celle des distributeurs. En 2009, selon les chiffres du ministère de l’agriculture, sur une brique de lait, la grande distribution touche 18 % du prix payé par le consommateur, le producteur moins d’un tiers, et le transformateur, près de la moitié. Or, parmi ces transformateurs, on trouve des industriels, mais aussi des coopératives tenues par des organisations membres de la FNSEA ! [1] La première de France, Sodiaal (Candia, Yoplait, Entremont), a comme président de son conseil d’administration Damien Lacombe, fils de Raymond Lacombe, président de la FNSEA de 1986 à 1992…

 

L’Association des producteurs de lait indépendants (Apli), soutenue par la Coordination rurale, prend ces distance avec ce double jeu. « Personne ne s’en est jamais pris aux transformateurs, parce que parmi eux, il y a les coopératives laitières », dénonce son porte-parole, Pascal Massol. « Elles font partie de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), qui est une antenne de la FNSEA. Il n’y a aucune séparation des pouvoirs».

Les producteurs sont évidemment conscients de ces incohérences. Dans les départements laitiers, le conflit laisse des traces. En 2013, la FNSEA perd le contrôle de la chambre d’agriculture du Calvados, gagnée aux élections professionnelles par la Coordination rurale. En 2010, la FDSEA du Finistère enregistre un recu de 6% de ses adhérents, qui ont refusé de verser leur cotisation (350€ par an en moyenne). Pas de quoi émouvoir l’organisation. « Ils nous sanctionnent mais ils adhèrent à nouveau les années suivantes. Ils n’ont pas le choix, s’ils ont besoin d’aide juridique, par exemple », explique Anne-Sophie Herry, de la FDSEA du Finistère.

Lorsqu’un agriculteur appelle pour obtenir des conseils juridiques, on lui passe le service de la FNSEA, dans les départements où elle dirige la chambre d’agriculture, c’est-à-dire presque tous (les exceptions en 2015, en plus du Calvados, étaient le Puy-de-Dôme, la Charente et le Lot et Garonne). « Dans la Loire, explique Laurent Pinatel, éleveur dans ce département, la chambre délègue au syndicat une partie des services. Après avoir obtenu des renseignements, les agriculteurs se sentent obligés d’adhérer. De notre côté, nous avons davantage d’adhérents retraités qu’actifs: quand ils n’ont plus rien à perdre, des petits paysans plus proches de nos convictions rendent leur carte à la FNSEA pour nous soutenir ». Tant qu’ils sont en activité, ils restent en bons termes avec l’organisation pour profiter de sa capacité de service, mais aussi pour éviter sa capacité de nuisance.

Francis Prigent, producteur de lait dans les Côtes-d’Armor, a adhéré en 2008. « La FNSEA est bien implantée au niveau des commissions d’installations », relève-t-il. « Mon fils s’est établi en 2004 et ça n’a pas été facile, parce qu’il n’était pas adhérent. Quand on n’est pas avec eux, on est contre eux. » Pour obtenir un avis positif d’installation auprès de la Commission départementale d’orientation agricole, où siègent les représentants de l’Etat et des syndicats, mieux vaut avoir sa carte chez les majoritaires : FNSEA ou Jeunes agriculteurs, ce qui revient au même.

En attestent ces propos, tenus le 20 octobre 2011, à l’occasion de l’audition des responsables de la Confédération agricole des syndicats d’exploitants familiaux (MODEF) :

« M. Alain Gaignerot. Dans le syndicalisme majoritaire, l’adhésion paraît quasi obligatoire : il est de notoriété publique que, sans adhésion à la FNSEA ou aux JA, il est difficile d’obtenir des prêts – bien qu’il y ait eu une évolution en la matière depuis la fin du monopole du Crédit agricole –, d’agrandir son exploitation, voire d’obtenir des conseils juridiques : dans certaines chambres d’agriculture, le conseiller juridique suggère d’abord à l’agriculteur de prendre sa carte à la fédération départementale, la FDSEA. Bien sûr, de telles conditions ne sont jamais exposées par écrit.

 

 

« Carte moisson », réductions et rétrocommissions

Adhérer à la fédération majoritaire, c’est aussi bénéficier de réductions diverses et variées, façon comité d’entreprise. Bien connue des exploitants agricoles, la « carte moisson  » donne droit à des réductions chez Groupama, à la piscine municipale, au karting, dans les parcs d’attraction, chez Darty, voire chez l’ennemi, à savoir la grande surface Carrefour… [2].

« La FNSEA obtient des réductions à Décathlon et des places pour des matchs de foot de l’AS Saint-Etienne. Ce n’est pas le rôle d’un syndicat, ce n’est même plus de la politique, c’est une dérive clientéliste », dénonce Laurent Pinatel. Une dérive qui rapporte : « le syndicat encaisse sa part sur la ristourne carte moisson, de l’ordre de 5% des ventes réalisées sous forme de rétrocommissions, relève Bernard Lannes, de la Coordination rurale. Cela revient peu ou prou à certaines pratiques de la grande distribution, les marges arrières, que la même FNSEA dénonce. Mais cela, les adhérents ne le savent pas». Dans une convention de partenariat que nous nous sommes procurée, un encadré final met en garde en lettres capitales : « Attention, les exploitants agricoles ne sont pas censés savoir qu’il y a une rétrocession dont bénéficie la fédération départementale»…

En 60 ans, le nombre d’exploitations agricoles a été divisé par quatre, passant de deux millions en 1955 à moins de 500 000 en 2015. Selon le dernier recensement agricole, deux cents exploitations disparaissent chaque semaine. Dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit de départs en retraite sans repreneur. Les terres ne sont pas abandonnées. Un autre exploitant les rachète, mais le plus souvent en s’endettant. « Obtenir des prêts individuels, c’est le parcours du combattant », résume Bernard Lannes. « L’installation aidée proposée par les coopératives offre un ticket d’entrée à la banque, car le risque est dilué. Le problème est que l’exploitant devient redevable. Aujourd’hui, 60% des agriculteurs sont financés par les coopératives ». Comme la FNSEA a la main mise sur la plupart d’entre elles et qu’elle entretent d’excellentes relations avec le Crédit agricole, le rapport de force penche inévitablement en sa faveur.

 

Constituer une agro-industrie puissante

Les manifestations fréquentes et spectaculaires le font souvent oublier, mais il y a une profonde identité de vue entre l’Etat et de la FNSEA sur un objectif à long terme, fixé par la loi de modernisation de l’agriculture française de 1962 : la France a besoin d’une agro-industrie puissante, centralisée et fortement capitalisée. Si la FNSEA doit prendre quelques libertés avec les règles en chemin pour protéger et développer ce secteur, qu’elle les prenne. Les pouvoirs publics fermeront les yeux. « On se fait la bise dans tout ce petit monde, on est à tu et à toi et après, les leaders de la FNSEA organisent des pseudos manifestations pour râler contre des décisions prises en cogestion », résume abruptement Bernard Lannes.

L’affaire dite « Unigrains » et celle des « cotisations volontaires obligatoires » ont montré au début des années 2000 à quel point l’Etat laissait le champ libre à la FNSEA. Dans les deux cas, la Fédération a commis le même genre d’abus. Utilisant sa position privilégiée, elle a collecté ce qui s’apparentait à des taxes parafiscales auprès des agriculteurs, et elle utilisé l’argent, non pas au profit des cotisants, mais pour financer ses activités et pour asseoir son influence. Il n’y a pas eu de détournement à proprement parler, et encore moins d’enrichissement personnel, mais l’esprit et la lettre des lois ont été violés pendant des années, avec l’accord explicite des gouvernements successifs.

Les sommes en jeu représentent certainement une part importante des ressources de la FNSEA. Celle-ci ne publie pas de comptes certifiés, comme une loi de 2008 le prévoit. Au moment de l’adoption du texte, la fédération paysanne a déclaré d’emblée qu’elle ne s’y plierait pas, ce qui au moins le mérite de la clarté. Le rapport Perruchot de 2011 estime néanmoins que 30% seulement du budget de la Fnsea vient des cotisations volontaires des adhérents. Le reste est issu de taxes et de cotisations rendus obligatoires. Le même rapport contient un autre chiffre, qui montre que la FNSEA calcule très large pour financer son train de vie. En 2011, elle avait trente millions d’euros de patrimoine, dont quinze millions de trésorerie disponible, le reste étant constitué principalement de son patrimoine immobilier.

 

Unigrains

Jusqu’en 1999, Unigrains était rigoureusement inconnu hors du sérail agricole. Cette société financière spécialiste de l’agro-alimentaire, liée à la FNSEA, fait la une des journaux à partir de la publication d’un rapport de la cour des comptes, en janvier 1999. Le rapport traite aussi en détail de l’Institut technique des céréales et des fourrages (ITCF), qui fonctionne en tandem avec Unigrains. Les deux structures perçoivent une part de la taxe de financement des actions du secteur céréalier (Fasc). En contrepartie, Unigrains est censé gérer un fonds de garantie pour l’exportation des céréales, alors que l’ICTF doit plancher sur le développement des débouchés des céréales et produits dérivés. Comme vont le constater les auditeurs de la cour, en réalité, Unigrains et ITCF ne sont pas très actifs dans leurs domaines respectifs. Les deux organismes se sont en fait transformés en tirelire. Ils capitalisent année après année des centaines de millions de francs, dans lesquels la FNSEA pioche au gré de ses besoins. Placé au Crédit agricole, alors qu’il appartient au Trésor public, le pactole atteint deux milliards de francs en 1997 (304 millions d’euros). Il permet de prendre des participations dans des sociétés agro-alimentaires, financer les associations d’éleveurs, de céréaliers, un éditeur, etc. cas extrême, la FNSEA va ponctionner Unigrains pour permettre à la confédération nationale des éleveurs de payer sa cotisation …à la FNSEA ! La cour des comptes ne manque pas de rappeler que le ministère de l’agriculture et celui du bugdet sont tenus informés de ces décisions. Non seulement Bercy ne contrôle pas Unigrains et ICTF, mais l’administraition fiscale les a quasiment exonéré d’impôt sur les sociétés !

Tous les céréaliers payent la Fasc, mais évidemment, seuls les organisations qui sont proches de la FNSEA profitent en retour de l’argent d’Unigrains et de l’ITCF. Jamais les fonds ne vont à l’ennemi, à savoir le Modef, la Confédération paysanne et la Coordination rurale. Cette dernière porte plainte au pénal à travers une des branches, l’Organisation des producteurs de grains. Luc Guyau, président de la FNSEA de 1992 à 2001, est mis en examen avec sept autres responsables .

Le procès a lieu en 2008 et se solde par une relaxe générale. La constitution de partie civile de la Coordination rurale a été rejetée. Alain Lamassoure, ministre du budget, Henri Nallet et Michel Rocard, en leur qualité d’anciens ministres de l’agriculture, sont venus à la barre défendre la FNSEA. En caricaturant à peine leurs témoignages, on peut le résumer ainsi : ce qui est bon pour la FNSEA est bon pour l’agriculture, donc pour le pays.

Pour l’anecdote, suite au rapport la FNSEA a quand même dû renoncer aux facilités budgétaires d’Unigrains. Pour compenser un peu le manque à gagner, le gouvernement a accepté dès 1999 la création d’observatoires de l’emploi salarié agricole dans chaque département, alimentés par une cotisation des adhérents à la chambre d’agriculture. Placés sous la tutelle de la FNSEA, ils sont assez peu actifs mais sont dotés de moyens qui leur permettent de rémunérer quelques permanents.

 

Le bureau de la ministre Dominique Voynet saccagé en représailles

Le 8 février 1999, le bureau de la ministre de l’environnement Dominique Voynet était saccagé par un commando de plus de 150 paysans. L’enquête n’a « pas permis de trouver les responsables », avait regretté le procureur en juillet 2001, lors d’un procès en correctionnelle où cinq agriculteurs avaient écoppé d’amendes pour des faits annexes [3]. Le ministère de l’environnement se trouve avenue de Ségur, non loin de l’hôtel Matignon qui abrite les services du premier ministre, dans le 7e arrondissement. Ce secteur de Paris est un des périmètres les plus sécurisés de France. Personne, et surtout pas Dominique Voynet, n’a jamais cru sérieusement qu’il était possible d’y prendre d’assaut un ministère et de repartir incognito. Comme l’avait dit un des prévenus à la barre du tribunal correctionnel, « un agriculteur à Paris, ça se voit comme le nez au milieu du visage ». 150 agriculteurs se voient encore davantage.

L’opération organisée ce jour-là visait officiellement à protester contre la chute des cours. Elle intervenait surtout un mois après la publication par la Cour des comptes de son rapport sur Unigrains. Une sorte de pacte tacite avait été rompu. La Cour des comptes avait passé passé les bornes, la FNSEA l’a fait à son tour en attaquant rue de Varenne. Dominique Voynet a probablement été prise pour cible car elle nourrissait -déjà – un projet d’écotaxe qui n’était pas du goût du syndicat, et probablement pas davantage de celui du ministère de l’agriculture. Le gouvernement de gauche de l’époque voulait acter une évolution évidente. La confédération agricole et la coordination rurale montaient en puissance, la FNSEA ne pouvait plus prétendre représenter l’intégralité du monde paysan, et il n’était plus acceptable qu’elle accapare toutes les ressources para-fiscales.

Les cotisations volontaires obligatoires

Ces étranges cotisations, à la fois volontaires et obligatoires (les “CVO”), sont issues d’une loi de 1975 et ne sont pas propres à l’agriculture. Le schéma est le suivant. Une branche professionnelle met en place un programme quelconque, par exemple une action de formation. Dans un premier temps, les adhérents cotisent volontairement. Au bout de quelques années, comme le programme s’est institué, le ministère prend un décret qui l’étend à toutes les entreprises de la branche. La contribution devient alors obligatoire. En contrepartie, son utilisation doit être strictement contrôlée par les autorités de tutelle.

Voilà pour la théorie. La pratique de la FNSEA était sensiblement différente. Là encore, les faits sont apparus à la lumière grâce à un rapport de la Cour des comptes publié en 2002, suivi de piqûres de rappel dans les rapports 2004, 2006, 2008, etc. De nombreuses interprofessions agricoles proches de la FNSEA ont pris la fâcheuse habitude de ne jamais rendre de comptes sur l’emploi qu’elles font des CVO, ce qui ne plait pas à la Cour.

Le rapport 2002 mérite d’être cité plus particulièrement car il concernait Sofiproteol. Rebaptisé Avril en 2015, ce groupement de producteurs de colza et de tournesol est également dirigé par Xavier Beulin depuis 2000. Auparavant, il en était administrateur. Or, la Cour des comptes relève en 2002 que Sofiproteol garde 100 millions d’euros en caisse, soit l’équivalent de douze années de cotisations volontaires obligatoires…( De manière plutôt inhabituelle, les magistrats ont d’ailleurs réservé une pique directe à Xavier Beulin, dont les explications n’avaient guère convaincu : “la Cour tient à souligner que la réponse du président de Sofiproteol à la présente insertion se limite à exposer des arguments déjà développés par lui au cours du contrôle et dont la Juridiction n’avait retenu ni le bien-fondé ni la pertinence »…)

Par ailleurs, une grande partie de ces fonds ont été prélevé sans cadre légal, car le gouvernement n’avait jamais pris les décrets rendant obligatoires les cotisations volontaires! « Les prélèvements sont en fait reconduits d’année en année sur la base de résolutions de principe relatives au financement de plans stratégiques synthétiques, qui ne comportent pas d’objectifs précis », résume le rapport.

Concrètement, les paysans se retrouvaient adhérents d’office à des associations générales, qu’il s’agisse de celle des producteurs de mais (AGPM), des producteurs de blé (AGPB) ou des producteurs d’oléagineux et protéagineux (FOP), etc. « Quand j’appelais l’AGPM, succursale de la FNSEA, pour leur demander de me rendre la cotisation ponctionnée d’office, elle s’exécutait. Mais pour un agriculteur qui téléphonait, il y en a des milliers qui n’osaient pas. Ils préféraient se taire, quitte à perdre la centaine d’euros de cotisation forcée », explique Bernard Lannes, de la Coordination rurale. Le rapport 2007 de la cour des comptes parle à propos des CVO de « cotisations syndicales de fait ». Elles étaient investis dans divers projets, au choix de la FNSEA : financement d’un bureau de lobby à Bruxelles, prises de participation dans des PME à travers le fonds Agroplus, tentative de sauvetage du volailler en difficulté Bourgoin, prise de participation – symbolique- dans le capital du journal Le Monde !

L’Etat était parfaitement au courant. « Les représentants des deux ministères ont continûment approuvé l’ensemble des dossiers examinés », relève la Cour, les représentants de l’Agriculture ayant « siégé à l’ensemble des réunions », alors que ceux de Bercy étaient parfois absents.

Personne n’a tenu rigueur à Xavier Beulin de ces anomalies. Elles ne l’ont pas empêché de devenir président de la FNSEA. Elles n’ont d’ailleurs pas toute été corrigées. Les irrégularités juridiques flagrantes ont disparu, mais Sofiproteol n’a jamais restituée le trop-plein de cotisations perçues. En 2015, le débat était loin d’être clos, de plus en plus de producteurs refusant ces cotisations beaucoup plus obligatoires que volontaires. Ils vont parfois en justice avec le soutien de la coordination rurale et la confédération paysanne, mais sans réellement menacé le système.

Pollueurs mais non payeurs, la subvention indirecte à l’agro-industrie

Un dernier dossier illustre à quel point l’Etat et la FNSEA sont d’accord au fond sur le modèle productiviste. C’est celui des agences de l’eau. Chaque année ou presque, la Cour des comptes épingle leur gestion. Ces agences collectent et redistribuent les redevances eau pour la préservation de la ressource et la protection des milieux aquatiques… Et brassent un important pactole d’argent public: pour améliorer les réseaux de collecte, financer les traitements d’eaux usées, les agences devaient verser 13,6 milliards d’euros de 2007 à 2012. Dans leur rapport publié en janvier 2015, les sages de la rue Cambon estiment que l’application du principe pollueur payeur « a reculé » ces dernières années et « ceux dont l’activité est à l’origine des pollutions graves ne sont pas sanctionnés en proportion des dégâts qu’ils provoquent ». Premiers visés, les paysans.

En France, les particuliers paient l’essentiel de la facture: 87% du montant total de la redevance en 2013, contre seulement 7% pour les industriels et 6% pour les agriculteurs. En Loire-Bretagne, ces derniers ont versés « 10% des redevances, c’est davantage qu’ailleurs en France », se défend Martin Gutton, directeur général de l’agence Loire Bretagne. « La plus grande participation des agriculteurs se fait progressivement, ils reconnaissent mieux leur responsabilité dans la dégradation de la qualité de l’eau, avec une teneur en nitrates supérieure dans notre bassin », estime-t-il. Il considère que « la plus grande participation des agriculteurs se fait progressivement, ils connaissent leur responsabilité dans la qualité de l’eau, avec une teneur en nitrates supérieure dans la région. » Pourtant, leur contribution a chuté de 58% en six ans dans le Grand Ouest, dont uniquement 0,6% a été réglé au titre des activités d’élevage alors que c’est cette activité intensive qui produit les nitrates. En tout, les éleveurs ont versé seulement 3 millions d’euros en 2013 « alors que le seul coût du nettoyage des algues vertes sur le littoral est estimé au minimum à 30 millions d’euros par an », selon les magistrats.

Ce à quoi Guillaume Roué, président d’Inaporc et de la coopérative Prestor et patron de la FDSEA Finistère à la fin des années 1980 nous répond tout simplement et sans gêne aucune être « contre le principe du pollueur payeur ». Il estime que « ceux qui veulent laver plus blanc que blanc doivent en assumer le coût. » Il rejette en bloc les accusations de surreprésentation de la profession agricole au sein de l’agence de l’eau Bretagne Loire. Pourtant, au sein du comité décisionnaire, le sous-collège « agriculture, pêche, aquaculture, batellerie et tourisme » représente plus du tiers du collège des usagers, alors que même en Bretagne, le secteur primaire fournit seulement 5% des emplois dans la région, selon le dernier recensement de 2010. Une présence disproportionnée qui permet à la FNSEA de faire pencher de son côté la balance des décisions de répartition des contributions et de faire peser le coût de la dépollution de l’eau sur les consommateurs lambda. Comme l’ensemble du sérail du plus puissant syndicat agricole, il est passé par les Jeunes agriculteurs et il a même présidé la Chambre d’agriculture du Finistère à partir de 1991, avant de la perdre en 1995 au profit de la Confédération paysanne, sanctionnée dans les urnes pour son action monocentrée sur le développement de la culture porcine… Dont l’exploitation intensive pollue les eaux bretonnes toute l’année et fait chaque été la une des journaux télévisés, avec les algues vertes qui déferlent sur les côtes bretonnes.

Ce sont justement les chambres d’agriculture qui désignent ceux qui siègent aux comités décisionnaires des agences de l’eau. De fait, la FNSEA, syndicat ultramajoritaire, dispose « d’un quasi-monopole de représentation », souligne le rapport de la Cour des comptes. Et comme les éleveurs y sont surreprésentés, pas étonnant qu’ils mettent si peu la main au porte-monnaie. D’où les « conflits d’intérêts » dénoncé par les magistrats, d’autant plus que les agriculteurs trouvent le moyen d’accaparer les mandats en tant qu’exploitants, mais aussi en tant que représentants de l’industrie agroalimentaire, pour peu qu’il soit membre d’une coopérative agricole, ou encore, en tant qu’élus locaux.

Xavier Beulin, aboutissement du modèle agro-industriel

Edgar Pisani, ministre de l’agriculture en 1962, père fondateur de la politique agricole commune européenne, a exprimé des regrets quant à cette ligne directrice productiviste défendue par tous les moyens, même illégaux. La FNSEA, jamais. Et ce n’est pas Xavier Beulin, président de la Fédération depuis décembre 2010 et de Sofiproteol-Avril depuis 2001, qui négociera le virage. On a souvent dit au moment de son élection qu’il marquait une rupture, car c’était le premier céréalier à prendre la tête de la puissante organisation, jusque là dévolue à un éleveur. A y regarder de plus près, la rupture est anecdotique par rapport aux élément de continuité. Xavier Beulin est plutôt l’aboutissement de cinq décennies de productivisme.

« Celui qui a deux hectares, trois chèvres et deux moutons n’est pas un agriculteur », déclarait-il au Monde en avril 2014. Mais en est-il encore un lui-même ? « Je suis un paysan comme vous », lançait-il en juillet 2015 à Saint-Brieuc à quelques milliers de manifestants. Sourires dans la foule, pas dupe… Xavier Beulin avait exceptionnellement tombé le costume cravate pour l’occasion, mais les cheveux gominés et la montre de marque démentaient son propos. Sans parler des chiffres.

Dans une enquête datant de février 2015, le site Reporterre tentait de faire le point sur la tentaculaire holding Avril, dont il est président depuis 2001. Forte de sept milliards d’euros de chiffre d’affaires, employant 8200 salariés, elle avale régulièrement d’autres entreprises (Sanders Ouest, Sanders Bretagne, Abera, France Gènes). Elle est présente à toutes les étapes de la filière porcine, des filiales spécialisées dans la nutrition jusqu’aux abattoirs. Interrogé par les journalistes Barnabé Binctin et Laure Chanon de Reporterre, Xavier Beulin avait démenti qu’Avril soit présent au capital de maternités porcines. Or, c’est le cas.  « Xavier Beulin peut-il ne pas être au courant ? Si cela était, son ignorance serait une preuve supplémentaire de l’immensité de la taille du groupe Avril-Sofiproteol dans le secteur agricole, son président ne maîtrisant plus toute la chaîne des implications », écrivent les deux journalistes.

Avril-Sofiproteol a investi dans le journal La France agricole en 2011 via Agra Investissement, également actionnaire d’Agra Presse. Il contrôle ainsi l’ensemble des titres de la presse agricole.  Le groupe, enfin, est un fournisseur qui travaille avec toute la grande distribution, en tant que propriétaire de la marque d’oeufs Matines, et en tant que leader national des huiles de table, à travers ses marques Lesieur, Puget et Isio. Concrètement, le leader de la FNSEA est donc amené à dénoncer les marges « scandaleuses » des hypermarchés, tout en négociant avec eux des volumes considérables d’oeufs et d’huile.

En apparence, la FNSEA a réussi la quadrature du cercle. Elle est à la fois institutionnelle et insurrectionnelle, porte-voix des petits paysans comme de l’agro-industrie, bottes et souliers vernis, ennemi et partenaire des grandes surfaces. Elle entérine les réformes de la politique agricole commune pour mieux les dénoncer. Les paysans connaissent ces contradictions mais semblent à peine lui en tenir rigueur. Entre 2001 et 2013, la FNSEA a stabilisé ses positions aux élections des chambres d’agriculture. A 53% des suffrages, elle cumule plus de voix que la Coordination rurale et la Confédération paysanne réunies. Procès Unigrains, scandale des cotisations volontaires obligatoires, bataille du lait de 2009, elle a surmonté toutes les crises. Elle reste, en 2015, le syndicat le plus influent de France. Cela doit beaucoup à des méthodes tellement musclées qu’elles plongeraient le pays dans le chaos si toutes les organisations professionnelles les adoptaient. Mais tant que les pouvoirs publics s’en accommodent, pourquoi la FNSEA y renoncerait-elle ?

Rozenn Le Saint et Erwan Seznec

[1] La grève du lait de 2009 a divisé les campagne, entre ceux qui ont continué de suivre la FNSEA et ceux qui s’en sont écartés. Cas emblématique, un groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) de Bretagne était tenu par deux frères, dont l’un était membre du conseil d’administration de la coopérative Entremont, à l’époque sous l’étiquette FNSEA. Pendant le conflit, la moitié de la traite était vendue et l’autre moitié était jetée…

[2] Sans oublier une agence matrimoniale, dans l’Oise !

[3] Quatre manifestants ont écopés d’amende.

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Une réflexion sur “FNSEA, le syndicat qui déplore la violence

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