FNSEA, histoire secrète du patronat

Le chapitre ci-dessous est extrait du livre Histoire secrète du Patronat, publié aux éditions de la Découverte en 2010, rédigé par Benoit Collombat, David Servenay, Martine Orange, Frédéric Charpier et moi. J’avais pris en charge le chapitre sur la FNSEA. Il est reproduit ici simplement à l’usage de ceux qui penseraient que je roule pour le lobby agro-industriel. Bonne lecture, c’est assez long.

2.16- Quand les syndicats verts font la loi 1968 -1981

 

Mai 1968. Alors que la France connaît le mouvement social le plus massif de l’histoire de la République, ses paysans sont au champ. Pendant que la France défile, ils travaillent. Ce n’est pas par manque de goût pour les manifestations. De l’après-guerre à nos jours en passant par les années 1960, aucune corporation n’a autant utilisé l’arme de rue, et en causant des dégats aussi énormes, que les paysans. Simplement, en 1968, ces derniers sont liés par un pacte implicite avec le pouvoir gaulliste, un pacte qui va bien au-delà des simples affinités politiques.

Pour comprendre la nature de ce pacte, il faut remonter brièvement aux années 1950. La France de cette époque à des paysans, alors que celle d’aujourd’hui à une agriculture. Les premiers étaient réputés archaïques et attardés, la seconde se veut ultramoderne et efficace. Ils ne parvenaient pas à nourrir le pays, elle est le troisième exportateur mondial de produits agricoles, le premier pour les produits transformés. L’agriculture est la championne incontestée de notre commerce extérieur, avec un solde net annuel de neuf milliards d’euros.Le secteur emploie moins de 6% de la population active, contre plus de 30% à la fin de la Seconde guerre mondiale. Comparées à celles des Pays-Bas ou du Royaume-Uni, les exploitations françaises de l’époque étaient trop petites, trop nombreuses et peu efficaces. Par rapport aux Etats-Unis, elles avaient plusieurs décennies de retard. L’écart a été comblé à une vitesse impressionnante entre 1960 et 1980. Les gouvernements de ces deux dernières décennies se sont parfaitement entendus avec la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) pour développer l’agriculture intensive, sans grande considération pour les dommages sur l’environnement.

Ils sont pourtant flagrants. 60% des nappes phréatiques et 30% des cours d’eau contiennent des nitrates, aux deux tiers issus de l’agriculture. Peu dangereux, les nitrates voyagent avec des résidus de pesticides difficiles à détecter, mais infiniment plus toxiques. Longtemps considérée comme une lubie écologiste, le risque d’épuisement irréversible des sols dans les bassins où ils sont trop sollicités est désormais admis par la recherche officielle, notamment l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Sans parler de l’épuisement des nappes phréatiques pompées pour irriguer les cultures. Sur le plan économique, ce modèle productiviste est une réussite relative, puisque les agriculteurs sont subventionnés à outrance. 77% de leurs revenus est constitué par des aides nationales et européennes.

 

Après-guerre : l’alliance inattendue entre le gaullisme et la FNSEA

Pourtant, dès les années 1960, Ces impasses environnementales, économiques et humaines étaient signalées par par une minorité d’agriculteurs et de scientifiques. Il s’agissait de modernistes « modérés », acquis à la cause du progrès technique, mais pas à n’importe quel prix humain et environnemental. Ils n’ont pas réussi à se faire entendre. Comme s’il n’y avait pas d’autre politique possible, en dehors de l’agrandissement perpétuel des exploitations, de la hausse des rendements à l’hectare et du recours croissant à la chimie en culture et à la pharmacie en élevage. Deux courants de pensée ont réalisé un consensus à peu près total sur cette vision du « progrès »  agricole: le gaullisme et la FNSEA.

Leur alliance était tout sauf naturelle. « Les paysans sont devenus résistants parce qu’on ne pouvait pas parachuter des armes en ville ». D’une authenticité douteuse, la phrase prêtée au général De Gaulle est néanmoins révélatrice. Née d’un congrès à l’hôtel de ville de Paris en mars 1945 (trois mois avant le rétablissement de la liberté syndicale suspendue par Pétain), la FNSEA accorde à ses débuts une large place aux personnalités issues de la résistance et aux syndicats de salariés, CGT comprise. Tous ces éléments de gauche sont écartés dès le congrès de 1950. Sur la pointe des pieds, reviennent alors des leaders compromis dans la Corporation paysanne de Pétain. La FNSEA retrouve son visage d’avant-guerre, celui d’un club de notables conservateurs, bien introduits dans les allées du pouvoir et proches du CNPF. Aux législatives de 1951, 88 paysans entrent à l’Assemblée, dont 15 présidents de fédérations agricoles. Les argentiers du CNPF, Jean-Marc Vernes (le futur banquier du RPR) et André Boutemy [voir p. xxx 1.4] sont satisfaits. Selon Gilles Luneau, auteur d’une monumentale Histoire de la FNSEA, ils ont distribué des enveloppes de financement de campagne. Le retour sur investissement est au rendez-vous.

A l’époque, la SFIO ne cherche même plus à regagner des voix qu’elle juge indéfectiblement acquise à la droite et marginalement aux communistes, représentés par le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef). Quand Guy Mollet devient président du conseil en 1956, il supprime carrément le ministère de l’Agriculture et le remplace par un sous-secrétariat d’Etat, alors que les paysans représentent 30% de la population. Plus pour longtemps, d’ailleurs. L’exode rural s’accélère, sur fond de crise des cours dans la viande, le lait, les primeurs et le vin. Les paysans manifestent, protestent, mais s’enfoncent dans le marasme tout au long des années 1950.

 

Les années 1960 : naissance des émeutiers-entrepreneurs

 

Le grand tournant intervient en 1960, dans le Finistère. Les producteurs d’artichauts du nord du département manifestent contre l’effondrement des prix de gros et les marges abusives des intermédiaires. Jusqu’ici, rien que de très banal. Mais leurs méthodes en revanche, surprennent. Avec l’appui d’un épicier de Landerneau nommé Edouard Leclerc [voir p. xxx], ils montent à Paris et organisent des ventes en direct aux consommateurs, sans la moindre autorisation. Le public apprécie, le gouvernement laisse faire.

Au printemps 1961, les légumiers passent à la vitesse supérieure. Le 8 juin, 4 000 agriculteurs bloquent les accès à la ville de Morlaix puis occupent la sous-préfecture. La presse nationale, informée à l’avance, est déjà sur place. L’événement fait la Une de tous les quotidiens. Deux meneurs sont emprisonnés, Marcel Léon et Alexis Gourvennec. Les paysans ne désarment pas, au contraire. Ils répliquent par des raids incessants pendant plus d’un mois. Blocage de ponts et de carrefours le jour, destruction de poteaux électriques et téléphoniques la nuit. Progressivement, le mouvement s’étend à d’autres régions. Le 23 juin, à la veille du jugement du tribunal de Marcel Léon et Alexis Gourvennec, plusieurs centaines de paysans occupent la préfecture de Poitiers. Ils sont 10 000 devant le Palais de justice de Morlaix, face à 3 000 CRS qui n’en mènent pas large. Les affrontements des semaines précédentes ont été sanglants, avec des blessés graves des deux côtés.

Le lendemain, les deux leaders paysans sont relaxés. Le pouvoir joue manifestement l’apaisement. Dans les jours qui suivent, le Premier ministre Michel Debré reçoit Joseph Courau, président de la FNSEA, et lui promet une application réelle des lois d’orientation agricole, qui restent souvent lettre morte. Paradoxe : face à ces concessions du pouvoir Courau se sent un peu gêné. La vieille garde de la Fédération n’a pas soutenu l’initiative des Bretons, qui viennent de lui donner une leçon d’action syndicale. « En quinze jours, nous avons obtenu plus qu’en quinze ans », déclare Marcel Léon, l’un des leaders de cette fronde agricole, lors d’un meeting à Morlaix le 24 juin.

Dans la foulée, les gaullistes découvrent une génération de jeunes agriculteurs qui connaît ses dossiers. Ils ont visité des fermes modèles aux Pays-Bas, certains ont fait des stages de longue durée aux Etats-Unis dans le cadre du plan Marshall. Leurs manifestations sont dévastatrices, mais ils n’ont aucun penchant subversif. Ils réclament simplement les moyens de travailler correctement et pour cela sont prêts à tout casser. Tout aussi capable de mettre à sac le centre-ville de Morlaix à la tête de ses troupes, que de créer ex nihilo une compagnie maritime (la Brittany Ferries, lancée en 1972, qui emploie 2 300 salariés à ce jour), Alexis Gourvennec, l’autre meneur du mouvement, incarne à la perfection ces émeutiers-entrepreneurs.

Nombreux, bien encadrés et équipés d’engins lourds, les paysans allient un potentiel de destruction sans équivalent chez les ouvriers à une force réelle de propositions. Donnant le ton pour les 40 années suivantes, le gouvernement de Michel Debré préfère la collaboration à l’épreuve de force.

 

La cogestion avec le pouvoir : du redécoupage du territoire à l’action « coup de poing » chez Jean Gabin

 

Ministre de l’Agriculture, Edgard Pisani, alors âgé de 43 ans, inaugure en 1961 une forme inédite de cogestion. Il s’entend tellement bien avec ses jeunes interlocuteurs (notamment Michel Debatisse, représentant du Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA), qui dirigera la FNSEA de 1966 à 1978), qu’il transforme les réunions au ministère en théâtre d’ombre. Les vraies négociations ont lieu la nuit, à son domicile. Le ministre et ses interlocuteurs se mettent d’accord sur un objectif commun, exposent sans détour les concessions qu’ils sont prêt à accepter, puis ils font mine de chercher un compromis dans le cadre du processus de discussion officiel.

Les leaders agricoles ont une vision de l’avenir dépourvue de sentimentalisme. L’exode rural est une fatalité, il faut qu’il se passe vite et bien, dans l’intérêt de ceux qui restent à la campagne. La FNSEA obtient une indemnité viagère de départ pour les petits exploitants incapables de survivre. Avec Pisani, elle organise les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de distribuer les terres pour former des grands ensembles cohérents, dont le Crédit Agricole finance la modernisation. La technocratie gaulliste applaudit. Voilà des responsables syndicaux qui, littéralement, redessinent la France. Au passage, ils se placent à tous les étages du dispositif. On retrouve les hommes du CNJA et de la FNSEA, des commissions Safer jusqu’au conseil d’administration des caisses de Crédit agricole. Nommé président de la Fédération nationale du Crédit agricole en 1970, Lucien Douroux est le beau-frère de Michel Debatisse, l’homme du CNJA puis de la FNSEA !

Pour autant, les paysans ne délaissent pas la rue. Instruits par le précédent de du blocus de Morlaix en 1961, ils frappent vite et fort quand les réformes qu’ils ont négociés tardent à entrer en application. Ainsi, En 1962, plusieurs centaines d’entre eux envahissent la ferme de Jean Gabin dans l’Orne. L’acteur a investi ses cachets dans la terre le plus légalement du monde. Entretemps, le CNJA a obtenu des mesures en faveur des jeunes qui souhaitent s’installer, mais ne trouvent pas d’exploitation. Les préfectures renâclent ? Les paysans vont faire un exemple. Cinquante journalistes sur leurs talons, ils viennent exiger de la star du cinéma français la promesse de louer une partie de ses terres. Et ils l’obtiennent, sous l’œil placide de l’Etat.

La violence paye et arrange jusqu’au ministre de l’Agriculture. Face à son collègue des Finances ou, de plus en plus souvent, face à ses homologues du Marché commun, il peut faire valoir, photos de manifestations spectaculaires à l’appui, que certaines décisions risquent d’être très, très mal acceptées dans les campagnes.

 

Des spécialistes de la gestion de crise L’hégémonie de la FNSEA

 

Mais le recours à la force, n’est jamais gratuit ou aveugle. La FNSEA et le CNJA respectent l’accord passé avec le pouvoir gaulliste. En mai 1968, seul remuent quelques bastions de la gauche agricole comme la Loire-Atlantique, animé sur le plan syndical par un militant charismatique, Bernard Lambert. Membre du PSU (Parti socialiste unifié), il publie en 1970 Les paysans dans la lutte des classes, préfacé par Michel Rocard. Lambert est en avance sur son époque. Dès les années 1960, il est hostile à ce qu’on appelle les « élevages intégrés ». Ceux-ci transforment les exploitants agricoles en exploités tout court, tenus par des contrats léonins signés avec des industriels qui fournissent l’aliment et achètent le bétail à des prix qu’ils fixent eux-mêmes. Poussé à se moderniser et à s’agrandir, l’éleveur supporte seul les prêts, que le Crédit Agricole lui refuse rarement. Il finit par s’endetter à des niveaux insupportables, jusqu’à mettre la clé sous la porte.

Cette critique argumentée, aujourd’hui reprise par la Confédération paysanne, peine à l’époque à remonter jusqu’au gouvernement. Guère étonnant puisque forte de la progression rapide des volumes produits par l’agriculture française, la FNSEA filtre l’information. En tant que syndicat, elle renforce ses positions jusqu’à devenir hégémonique. Elle truste les présidences de Chambres d’agriculture (elle en a encore remporté 90 sur 94 aux élections de 2007…), impose ses hommes à la Mutualité sociale agricole (MSA), dans les agences de l’eau, et dicte les positions françaises dans les négociations européennes.

Elle fait preuve d’une habileté impressionnante dans la gestion de la grogne agricole, et le gouvernement lui en sait gré. Elle ne cherche pas à refouler les mécontentements. Elle les accompagne et les canalise. En 1973, les éleveurs du plateau du Larzac (Aveyron), décident de monter en tracteur à Paris. Ils protestent contre le projet d’extension massive d’un camp militaire sur le Causse. Passablement embarrassée, la FNSEA soutient la démarche, mais à reculons. Michel Debatisse donne son aval au cortège des tracteurs, tout en exigeant qu’il s’arrête à Orléans. Les manifestants arrivent finalement à Paris le 13 janvier 1973, mais à pied. En réalité, si la FNSEA n’est pas spécialement ravie de voir les militaires accaparer des terres, sur le fond, elle plaide pour la disparition des plus faibles. « Les deux tiers des entreprises agricoles n’ont pas, en termes économiques, de raison d’être. Nous sommes d’accord pour réduire le nombre d’agriculteurs », déclare Debatisse à la revue Entreprise en 1968. Les éleveurs de mouton du Larzac font évidemment partie du lot…

 

Les années 1970 : Un ami nommé Jacques Chirac

 

Déjà au beau fixe, les relations entre les gaullistes et la FNSEA tournent à l’idylle avec l’entrée en scène de Jacques Chirac. Ministre de l’Agriculture du gouvernement de Pierre Messmer, de 1972 à 1974, il va nouer avec le puissant syndicat agricole une relation de complicité étroite. Dès 1973, il lance la première politique d’aide à l’agriculture de montagne, ce qui n’est pas pour déplaire à Michel Debatisse, lui-même éleveur dans le Puy-de-Dôme.

Jacques Chirac se sent comme chez lui à la FNSEA. Quand celle-ci remplace son directeur général en 1978, elle embauche un militant RPR nommé François Clerc,… sur proposition de Jacques Chirac ! Politesse pour politesse : Premier ministre de 1974 à 1976, Jacques Chirac n’avait pas manqué de solliciter l’avis de la FNSEA avant de choisir comme ministre de l’Agriculture Christian Bonnet. Député du Morbihan de 1956 à 1972, il connaît bien les paysans. Jacques Chirac fera encore plus fort en 1986, puisqu’il nommera ministre de l’Agriculture le président de la FNSEA, François Guillaume.

Même le tragique épisode de l’accident de Montredon, en mars 1976, ne va pas altérer ses bonnes relations avec la Fédération. Des viticulteurs du Languedoc manifestent depuis plusieurs semaines contre les importations de vins d’autres pays de la Communauté européenne, en particulier d’Italie. Le gouvernement a consulté la FNSEA, qui préconise de laisser tomber les viticulteurs en colère. Le calcul très pragmatique est le suivant : si jamais la France bloque les importations de vin italien, l’Italie va bloquer en représailles les exportations de viande bovine française, qui pèsent plus lourd que les vins bas de gamme du Languedoc-Roussillon.

Les forces de l’ordre répriment donc sans ménagement le mouvement. Deux viticulteurs sont arrêtés pour avoir organisé un coup de force contre un négociant exportateur. La manifestation suivante tourne au bain de sang. Elle a lieu le 4 mars à Montredon-des-Corbières (Aude). A peine descendus des fourgons, les CRS sont pris pour cible par des manifestants qui tirent à la balle à ailettes, le genre de munitions employé pour chasser le sanglier. Les forces de l’ordre ripostent au pistolet-mitrailleur. Bilan : deux morts, le commandant de CRS, Joël Le Goff et un manifestant, Emile Pouytès, et trente blessés graves.

Dans les jours qui suivent, pas de réaction du Premier ministre, Jacques Chirac, ni de la FNSEA, aussi embarrassés l’un que l’autre. Sabotée par les moyens classiques (changement de magistrat en cours d’instruction, dépaysement du dossier, arrestation hâtive d’un pseudo-suspect vite relâché, etc.), l’enquête pour retrouver le meurtrier du commandant de CRS n’aboutira jamais.

Malgré son bilan calamiteux, cette affaire conforte le statut d’interlocuteur privilégié de la FNSEA, qui apparaît comme la seule organisation capable de canaliser les paysans en colère.

 

1975 : L’invention des « cotisations volontaires obligatoires », une taxe au profit exclusif de la FNSEA

Comme il serait vraiment mesquin de priver un partenaire aussi efficace de ressources, l’Etat va désormais laisser le syndicalisme agricole se financer à sa guise, à travers les « cotisations volontaires obligatoires ». Elles sont issues d’une loi adoptée en 1975 (sous le gouvernement de Jacques Chirac) encadrant le fonctionnement des interprofessions agricoles céréalières, laitières, cidrières ou bovines. Comme toutes les associations, ces interprofessions regroupant producteurs, intermédiaires et transformateurs, peuvent demander une cotisation à leurs adhérents. La loi de 1975 leur confère le privilège considérable d’obtenir, par arrêté, l’extension de cette cotisation à tous les membres d’une filière, d’où l’appellation paradoxale de volontariat obligatoire. Cela revient à créer une taxe parafiscale au profit d’une organisation privée et à lui en confier la gestion. En contrepartie, les interprofessions sont supposées œuvrer à l’intérêt commun de la filière par des études, de la formation ou des campagnes de publicité. Elles doivent aussi fixer des niveaux de prélèvements proportionnés aux tâches accomplies.

Dire que le système a été dévoyé serait un euphémisme. Très proches des syndicats agricoles, les interprofessions ont pris la notion « d’intérêt commun » dans son sens le plus large. Elles ont levé des sommes considérables (300 millions d’euros par an dans les années 2000) qui ont largement contribué au train de vie des différentes composantes de la FNSEA. Cette mécanique bien huilée a tourné sans heurt jusqu’à un rapport de la Cour des comptes publié en 1998, sous le gouvernement de Lionel Jospin. Les magistrats ont mis en évidence des anomalies dans le fonctionnement d’Unigrains, l’organisme gérant la cotisation volontaire obligatoire des céréaliers. Anomalies qu’ils retrouveront à l’identique en inspectant Sofiprotéol, organisme financier de la filière oléagineuse, objet d’un second rapport publié en 2003.

 

Une justice clémente avec les barons du syndicalisme agricole

 

L’affaire Unigrains vaudra à Luc Guyau, président de la FNSEA de 1992 à 2001, de passer en correctionnelle à la 11ème chambre du Tribunal de grande instance de Paris fin 2008, pour abus de biens sociaux. A côté de lui sur le banc des prévenus, Henri de Benoist, vice-président de la FNSEA , Joseph Daul, président de la Confédération nationale des éleveurs (et du groupe des chrétiens-démocrates au Parlement européen), ainsi que Georges Dutruc-Rosset, directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture Philippe Vasseur en 1995 et 1996, plus quatre autres hauts responsables syndicaux de la FNSEA. Rendu le 5 décembre 2008, le jugement relaxe tous les prévenus.

Dans l’affaire Sofiprotéol, la Coordination rurale (fédération qui tente de concurrencer la FNSEA) avait porté plainte. Elle a été déboutée par la cour d’appel en novembre 2008, après avoir déjà perdu en première instance en 2006. Dans les deux affaires, les magistrats ont relevé des dérives dans l’emploi des cotisations volontaires obligatoires, mais sans aller jusqu’à les qualifier d’abus de biens sociaux ou de détournement de fonds. Unigrains, par exemple, réglait la cotisation de la Confédération nationale des éleveurs à la FNSEA, lui versant jusqu’à un million d’euros certaines années. Comme l’argent ne sort pas de la famille agricole, ce n’est pas vraiment un détournement : avancé par la défense, cet argument fort peu juridique avait été écarté sans hésitation par la Cour des comptes. Les juges du tribunal correctionnel l’ont néanmoins retenu.

Soulagé à l’énoncé du jugement, le vice-président de la FNSEA se félicitait que « la justice française ait enfin reconnu le bien fondé » des actions de la Fédération, qui ont « toujours été guidées par l’intérêt général du monde agricole ». L’idée que les intérêts en question puissent ne pas toujours coïncider exactement avec ceux de la FNSEA ne l’effleure même pas. La Fédération est l’agriculture française.

 

Provéa : la cagnotte de secours

 

L’affaire des cotisations volontaires obligatoires a un versant méconnu. Le tapage médiatique autour d’Unigrains et de Sofiprotéol l’ayant tout de même forcé à renoncer aux abus les plus voyants, la FNSEA a créé de tout pièce en 2002 une ressource complémentaire, sous la forme d’un fonds nommé Provéa. Il est alimenté par un prélèvement de 0,2% sur les salaires dans l’agriculture, soit environ 10 millions d’euros par an. Les trois quarts reviennent à la FNSEA et à ses satellites, le reste aux organisations de salariés (CFDT, CFTC, CGC, CGT, FO). A quoi sert Provea ? Ses statuts évoquent la gestion prévisionnelle de la main d’œuvre agricole et la mise en place d’observatoires. Sur le terrain, on cherche en vain les réalisations à la hauteur des 10 millions collectés chaque année. Parfaitement au courant des errements financiers de Provéa, le ministère de l’Agriculture n’a jamais demandé à la FNSEA de rendre des comptes sur l’emploi de cette nouvelle taxe parafiscale.

 

La gauche, entre peur et résignation

Arrivée au pouvoir en mai 1981, la gauche a tenté de briser le monopole de fait de la FNSEA, en reconnaissant la représentativité des mouvements comme le Modef ou la Confédération nationale des syndicats de Travailleurs paysans, (ancêtre de la Confédération paysanne). Furieuse, la FNSEA va le lui faire payer cher, en se laissant « déborder par la base », selon la terminologie en vigueur.

Ministre de l’Agriculture de 1982 à 1984, Edith Cresson doit composer avec des manifestants hostiles à l’occasion de pratiquement tous ses déplacements. En visite dans une ferme du Calvados le 2 février 1982, elle est séquestrée pendant plusieurs heures par des centaines de paysans. Aucun n’est sanctionné. A la même époque, à Quimper, des manifestations d’éleveurs de porcs tournent au film gore : des porcelets vivants sont lâchés dans les rues, les jarrets mutilés, puis écrasés au tracteur. Au printemps 1983, des paysans saccagent la sous-préfecture de Brest. L’un d’entre eux est arrêté et incarcéré à la maison d’arrêt de Quimper. Le 22 avril, ses collègues ravagent le centre-ville puis prennent d’assaut la maison d’arrêt. Ils forcent au tracteur les portes de la première enceinte et reculent seulement quand les gardes-mobiles les mettent en joue au fusil mitrailleur. Mais avant de rentrer se coucher, ils attaquent la sous-préfecture de Châteaulin. Aucun de ces actes n’entraine la moindre sanction.

Les relations entre les socialistes et la FNSEA vont s’apaiser sous les ministères de Michel Rocard (1983-1985), et virer à la paix des braves sous Henri Nallet. En charge de l’agriculture de 1988 à 1990 dans le gouvernement Rocard, celui-ci a démarré dans la vie active comme conseiller technique …à la FNSEA, de 1966 à 1970 (en 2008, il sera cité comme témoin de la défense par les avocats du syndicat dans l’affaire Unigrains).   Ces bonnes relations restent néanmoins précaires. Dans toute l’histoire de la Ve république, un seul bureau de ministre a été saccagé par des manifestants : celui de Dominique Voynet, en charge de l’Aménagement du territoire et de l’environnement dans le gouvernement de Lionel Jospin, le 8 février 1999. Elle préparait une loi sur l’eau qui aurait conduit les agriculteurs à supporter le coût de la pollution des rivières et des nappes par les nitrates et les pesticides. Inadmissible. 150 paysans forcent alors les portes de son ministère, ridiculisant l’Etat en plein cœur de Paris. Les forces de l’ordre arrivent une demi-heure plus tard, après les journalistes. Cinq personnes seulement seront poursuivies, et condamnées en 2001 à de simples amendes.

En définitive, l’un des rares paysans à avoir fait de la prison ferme ces dernières années est José Bové, qui a passé plusieurs semaines derrière les barreaux en 2002 et en 2003. Le faucheur de cultures OGM a eu le tort d’ajouter à ses violences (modestes, à l’échelle agricole) un message de contestation politique. Il s’en prend au productivisme. Quand la FNSEA se laisse « débordée par la base », c’est au contraire pour le défendre. Jusqu’à présent, elle n’y a pas trop mal réussi.

ES

Pour en savoir plus :

(1) La forteresse agricole. Une histoire de la FNSEA, Gilles Luneau, Fayard 2004.

Les violences paysannes sous la Ve république, Nathalie Duclos, Paris, Economica, 1998.

La  Révolution silencieuse , Michel Debatisse, Calmann Lévy, 1963.

Alexis Gourvennec, paysan-Directeur général, Alain Baudouin et Louis-Roger Dautriat, Fayard, 1977.

 

 

 

 

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