Comment le bio externalise les pesticides conventionnels chez les pauvres 12/10/16

La marée des articles annonçant la disparition des pesticides dans les jardins particuliers à l’horizon 2019 a opportunément recouvert deux écueils conceptuels un peu gênants. Le premier, développé dans  l‘enquête sur les pesticides bio parue dans Que Choisir, est que les pesticides bio, qui resteront autorisés, ne sont pas tout à fait sans inconvénient. Par ailleurs, ces  pesticides bios ne suppriment pas l’emploi de phytosanitaires conventionnels. Dans le cas de la pyréthrine, ils l’externalisent en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les pyréthrines sont des insecticides produits à partir de fleurs de pyrèthres de Dalmatie et de chrysanthèmes. On les retrouve dans des dizaines de préparation homologuées en agriculture biologique.

Les fleurs, en question, bien entendu, doivent être cultivées quelque part. En l’occurrence, c’est en Tanzanie (60% de la production mondiale), en Papouasie Nouvelle-Guinée et au Kenya. On apprend dans ce document kenyan qu’il faut 52.000 plants pour obtenir 25kg de poudre. Ici, on découvre que le pyrèthre, sans surprise, est attaqué par des ravageurs et des champignons.

Et dans cette étude australienne fort détaillée (1), le lecteur perspicace trouve confirmation de ce que le bon sens lui suggérait peut-être déjà. Pour traiter ces cultures non-alimentaires, les Tanzaniens et les Néo-Guinéens n’ont aucune raison d’utiliser des pesticides bio, plus coûteux. Ils emploient l’arsenal conventionnel.

« Dans les cultures de pyrèthre en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle Guinée », écrivent les chercheurs australiens et américains, « les fongicides efficaces contre l’ascochytose du chrysanthème (ray blight, ndlr) comprennent l’éthylène-bis-dithio-arbamates, le captan, le bénomyl, le chlorothalonil et le dichloronaphthoquinone ». Par ailleurs, « une panoplie d’autres produits appartenant au groupe des inhibiteurs de la déméthylation, incluant le difénoconazole, ont prouvé leur efficacité », à condition de procéder à « plusieurs applications de ces fongicides « .

Le difénoconazole est à peu près tout ce que proscrit l’agriculture bio : toxique pour les mammifères, pour les milieux aquatiques et persistant, avec une demi-vie de 1600 jours dans certaines conditions. C’est page 5 de l’étude (1).

Dans les deux ans qui ont suivi les tests d’efficacité, se félicitent les chercheurs, « 90% des producteurs de pyrèthres en Tanzanie » ont adopté le programme fongicide. Les auteurs australiens sont de l’université de Tasmanie, où le pyrèthre est également cultivé. On peut penser qu’ils ont de bonnes informations sur l’Afrique. MGK, le leader australien du secteur, a des exploitations en Tanzanie.

En 2010, des chercheurs allemands avaient relevé le paradoxe. Le Kenya produit des fleurs séchées de pyrèthre, mais « 95% de la pyréthrine brute est exportée vers des pays développés plus soucieux de l’environnement, où elle est vendue à prix premium, laissant le Kenya importer des pesticides de synthèse meilleur marché » (2).

Le cas kenyan laisse penser que la culture du pyrèthre n’est pas une mince affaire. De 70% du marché mondial au début des années 2000, sa production est tombée à moins de 5% dix ans plus tard, pour cause d’irrégularités dans les rendements. L’agriculture est un métier passionnant mais difficile.

Erwan Seznec

PS : les termes techniques ont été traduit à partir du site http://www.btb.termiumplus.gc.ca. Je remercie par avance les lecteurs qui me signaleraient des erreurs.

1) Diseases of Pyrethrum in Tasmania: Challenges and Prospects for Management. http://apsjournals.apsnet.org/doi/pdf/10.1094/PDIS-92-9-1260

2) « Incidentally, Kenya is the leading producer of a natural pesticide, pyrethrin, which is a broad-spectrum insecticide made from dried flowers of pyrethrum (Chrysanthemum cinerariaefolium). However, 95% of the crude pyrethrin is exported to more environmentally conscious developed countries, where it earns a premium price, leaving Kenya to import the cheaper toxic synthetic pesticides ».  Potential environmental impacts of pesticides use in the vegetable sub-sector in Kenya.

 

 

Générations futures : après les salades, le muesli – 11/10/16

L’association Génération Futures, fervente avocate de l’alimentation biologique, est financée par des sociétés actives dans le secteur, dont le distributeur Biocoop.

Elle est de parti-pris. C’est assumé. Quand des articles oublient de le mentionner, ce sont les journalistes qui sont responsables, pas Générations Futures.

Il faut avoir ces éléments en tête, pour relire les nombreux articles sur l’étude publiée par Générations Futures le 11 octobre 2016 à propos des mueslis.

Des analyses menées sur quinze mueslis conventionnels et sur cinq mueslis bio ont mis en évidence des traces de pesticides conventionnels, certains potentiellement perturbateurs endocriniens, dans tous les lots de mueslis conventionnels. « Aucune Dose journalière Admissible (DJA) n’apparaît pouvoir être dépassée pour les résidus retrouvés dans les échantillons analysés, et ce pour une consommation de 50 à 100 g par jour de produit », précise avec honnêteté Générations Futures, page 8 de son rapport. En résumé, la situation est normale. Rassurante. Les cultivateurs, les transformateurs, les grossistes, toute la chaine a travaillé dans les règles.

On ne sait pas si les mueslis bio contenaient des traces de pesticides bio : Générations futures ne les cherche pas. Ce n’est pas son objet.

Rappeler le fait suivant n’est pas non plus dans la feuille de route de Générations Futures. Le 26 septembre 2016, il y eu un rappel de lots de mueslis lancé par Auchan. Les acheteurs étaient invités à ne pas consommer les mueslis, contaminés par des salmonelles et susceptibles de provoquer en cas d’ingestion « les symptômes suivants : fièvre, diarrhée, vomissements et des douleurs abdominales ». Les produits contaminés étaient bio, de la marque Moulin des Moines – Naturaline.

Il y a en moyenne un ou deux rappels de produits alimentaire bio chaque mois. Là encore, c’est normal. Cela prouve que le système de veille sanitaire fonctionne. Certaines alertes sont néanmoins sérieuses. La semaine précédent le rappel de muesli, le 21 septembre, il y a eu un rappel de steaks hachés Le Paysan Bio / La Vie claire. Ils étaient contaminés par une habituée du dossier, la bactérie Escherichia coli. En août, c’était moins grave : on avait trouvé des sulfites dans la moutarde Auchan Bio.

La sécurité sanitaire ne se résume pas à des résidus de pesticides en quantité infime. Bio ou conventionnel, il y a des règles à suivre, et les professionnels des deux bords les appliquent avec sérieux. La diabolisation sans nuance du conventionnel finira par être contreproductive pour le bio. Elle le nimbe d’un aura de perfection insoutenable dans la durée, qui laissera aux consommateurs en se dissipant l’impression amère d’avoir été trompés.

Erwan Seznec