Les lobbies ont bon dos 15/11/16

Aujourd’hui, quand l’Union européenne, le Parlement, une agence sanitaire ou un quelconque groupe d’experts adoptent une position rassurante sur un sujet sensible tel que les OGM, les insecticides néonicotinoïdes, la pollution de l’air ou les ondes électromagnétiques, l’explication est toute trouvée : le lobby a étouffé la vérité. Analyse d’un cas d’école, l’aspartame.

 Les lobbies existent. Ils sont nombreux, actifs et parfois redoutables. Le lobby de l’amiante a retardé de plusieurs années l’interdiction de ce matériau en France, à travers le Comité permanent amiante (CPA). Le lobby du tabac a acheté un chercheur suisse, Ragnar Rylander, pour qu’il truque des études afin de minimiser ou de nier la nocivité des cigarettes.

Dans le champ de l’environnement et de la santé, néanmoins, à l’heure actuelle, la question du lobbying a pris des proportions démesurées.

Des produits, des substances ou des technologies étaient considérées comme potentiellement nocives. Des décennies de surveillance sanitaire et d’études très sérieuses ont permis de lever la présomption de culpabilité. Bonne nouvelle ? Pas du tout. Des associations et des médias ne renoncent pas au soupçon. Il n’y a plus grand chose pour l’étayer, mais peu importe. La réthorique du « lobby » fait office de balai permettant de dissimuler sous le tapis tous les éléments gênants du dossier. L’enchainement est toujours le même. Un, la décision officielle (de ne pas interdire une antenne-relais ou un OGM, par exemple). Deux, les protestations d’une association qui produit une étude. Trois, la riposte courtoise de l’institution qui brandit, non pas une, mais dix, vingt, cents travaux scientifiques. Quatre, les protestations redoublées de l’association : les études de référence sont entachées de conflit d’intérêt, les chercheurs ont des liens avec le lobby, le gouvernement et l’Union européenne – surtout l’Union européenne – sont sous influence. Les intérêts financiers en jeu étaient trop importants. La santé des citoyens, une fois de plus, a été sacrifiée sur l’autel du produit.

Pour un journaliste, un lobby vaut mieux que pas de lobby. Pas de lobby, pas de scandale, pas d’histoire, pas d’article.

Il faut beaucoup de temps et de travail pour démontrer la non-existence d’une conspiration. Il faut épuiser toutes les pistes. On est hanté par la crainte d’avoir été naïf, ou d’avoir raté quelque chose. Et on travaille, en définitive, pour ne pas publier.

Suggérer l’existence du lobby est beaucoup plus simple. Les preuves ne sont pas indispensables. Leur absence est même le signe de la duplicité du lobby. « Ils » sont décidément très forts. En fait, des indices épars suffisent à esquisser le complot. Quelques verbes au conditionnel et l’imagination des lecteurs comblent les vides.

Searle, Donald Rumsfeld et l’aspartame

L’aspartame est un édulcorant de synthèse découvert en 1965 aux Etats-Unis. Il a reçu une première autorisation de mise sur le marché (AMM) neuf ans plus tard, en 1974. L’AMM a été suspendue dès 1975, car les autorités sanitaires avaient des doutes sur l’inocuité du produit Nutrasweet, présenté par la firme Searle. Finalement, Nutrasweet a été à nouveau autorisée outre-Atlantique en 1981. La France a suivi en 1988. Les brevets de l’aspartame sont tombés dans le domaine public en 1992. Le régime d’autorisation de l’édulcorant a été harmonisé en 1994 au niveau de l’UE. Voilà donc près de 40 ans que ce produit est sur le marché, sans incident particulier. L’aspartame garde néanmoins de farouches ennemis (1).

L’acte d’accusation est vide de preuves scientifiques. Les autorités des plus grands pays lui ont donné le feu vert.

Reste le lobby et la théorie du complot. En l’occurrence, elle se base sur le parcours de l’homme politique américain Donald Rumsfeld. Il était directeur de cabinet de la maison blanche en 1974, au moment de la première AMM. En 1977, il a rejoint Searle, pour qui il a travaillé plusieurs années. Il a assumé des missions temporaires pour Ronald Reagan, puis il a renoué avec la politique avec la politique à temps plein en 2001, devenant secrétaire à la defense de Georges W. Bush.

Il y avait de quoi se poser des questions et mes confrères américains l’ont fait. A tel point que le Congrès US a chargé le Government Accountability Office (GAO), sorte d’inspection générale des services, d’enquêter sur la procédure d’AMM de l’aspartame. Conclusion du rapport rendu en 1987, disponible en ligne : rien d’anormal. Résumé, page 2 :

« FDA adequately followed its food additive approval process in approving aspartame for marketing by reviewing all of Searle’s aspartame studies, holding a public board of inquiry to discuss safety issues surrounding aspartame’s approval, and forming a panel to advise the Commissioner on those issues. Furthermore, when questions were raised about the Searle studies, FDA had an outside group of pathologists review crucial aspartame studies ».

L’examen du dossier de l’aspartame par la Food and Drug administration ne présentait pas d’irrégularité. Les suspicions à l’encontre de Donald Rumsfeld n’étaient pas fondées.

Ce rapport n’a pas été publié immédiatement, ce qui était peut-être une erreur. A partir de 1999, en effet, les rumeurs d’une toxicité de l’aspartame ont repris de plus belle. Tout serait parti de la diffusion d’un faux mail signé d’une certaine « Nancy Markle » sur de nombreux forums. C’était un hoax, mais rien n’y a fait. Dans Notre poison quotidien, documentaire décliné en livre sorti début 2011, la journaliste Marie-Monique Robin décline la thèse de l’AMM américaine abusive, ayant entrainé une AMM européenne dans la foulée. Le lobby a gagné (pour ne rien arranger, Searle a fusionné en 1985 avec Monsanto, entreprise néfaste par principe aux yeux de Mme Robin).

Le GAO a des moyens d’enquête que les journalistes n’ont pas. Il peut débarquer à la FDA et saisir des disques durs. C’est un service d’incorruptibles. Il n’a pas dit que l’aspartame était sûre, mais il a dit que la FDA avait travaillé sérieusement quand elle a évalué le produit.

Rien n’y fait. J’ai parlé du rapport du GAO à trois consoeurs, toutes persuadées qu’il y a eu manigance souterraine et que l’aspartame n’aurait jamais dû être autorisé. Aucune n’en a tenu compte.

La théorie du lobby continue de prospérer, ce qui n’empêche d’ailleurs nullement des dizaines de millions de consommateurs d’absorber des sodas allégés chaque jour, y compris dans les rédactions des médias qui présentent l’aspartame comme un poison. A force d’en voir partout, les « lobbies » deviennent un simple sujet de bavardage inconséquent.

Erwan Seznec

 

(1) Peut -être en raison de son immoralité foncière ? L’aspartame est un sucre qui ne fait pas grossir, autrement dit, un pêché sans châtiment. Un sociologue du nom de Maël Dieudonné m’a parlé un jour de la tendance très forte à « traduire les jugements moraux en jugement sanitaire ». La masturbation rend sourd, l’aspartame doit rendre malade.

 

 

 

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