25 /01/17. Le savon bio qui fait pousser les seins des petits garçons

Au hasard d’une enquête sur les cosmétiques pour Les jours (un site qui vaut vraiment le détour), je suis tombé sur un papier intitulé Faire soi-même ses produits de beauté, daté du 6 janvier 2017, sur le site du quotidien La Croix.

Voici comment il démarre : C’est parce que j’avais la peau très sensible et que je ne supportais plus d’acheter des produits chers et peu efficaces que j’ai décidé de fabriquer moi-même mes crèmes. » Ania s’inscrit dans l’esprit du temps. Comme elle, de plus en plus de femmes – mais les hommes ne sont pas en reste – ont décidé de se réapproprier leur santé en confectionnant eux-mêmes leurs produits de soin, sans substances cancérigènes et autre parabens pointés du doigt depuis quelques années ».

Les industriels nous empoisonnent, reprenons notre consommation en main. Discours classique, mais avec un couac sévère au sixième paragraphe.

Il commence pourtant bien. « Attention toutefois aux huiles essentielles », prévient l’auteur. « Elles peuvent être photosensibilisantes et ne s’utilisent pas pures, à l’exception de l’arbre à thé et de la lavande. » C’est moi qui souligne. Du thé et de la lavande, voilà des noms plus rassurants que paraben. Le problème est que l’arbre à thé dont on tire une huile essentielle n’a rien à voir avec le théier. Il s’agit en réalité du mélaleuca australien. Son huile essentielle peut causer des irritations cutanées. Et en association avec la lavande, elle pourrait former un puissant perturbateur endocrinien. C’est du moins ce que suggérait  un article publié dans le New England journal of Medicine en 2007. Il rapportait des cas de croissance des seins chez trois garçons prépubères, lavés régulièrement avec des savons bio à la lavande et à l’arbre à thé (« lavender and tea tree oils »).

Trois cas seulement, c’est trop peu pour conclure. Des études postérieures ont mis en évidence un effet hormonal in vitro des huiles essentielles de lavande et d’arbre à thé, mais la plupart des travaux réalisés sur ce sujet depuis 2007 tendent à innocenter les cosmétiques, où les huiles essentielles sont fortement diluées (personne de sérieux ne recommande de les utiliser pures en cosmétique). Une synthèse en anglais pour le grand public datant de 2016 est disponible ici. Globalement, le dossier d’instruction en est à peu près au même point que celui des parabens : des suspicions, des études préoccupantes… Rien de probant; mais quand même assez pour faire, sur les parabens, des titres aussi stupidement anxiogènes que celui de cet article…

Erwan Seznec

 

 

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Etes-vous plutôt Audace ou Prudence ? 15/11/16

Quand on est journaliste, il est essentiel de comprendre la ligne du média pour lequel on travaille, le système de valeurs auquel il se réfère. A l’heure actuelle, toutefois, un phénomène curieux à observer complique un peu le jeu. A l’intérieur du même journal, voire du même journaliste, certaines valeurs sont considérées comme  positive ou négative en fonction du sujet traité. Démonstration avec les deux listes de mots ci-dessous.

Audace / Prudence

Amérique du nord / Amérique latine

Nouveauté / Tradition

Industrie / Artisanat

Pragmatisme / Spiritualité

Progrès / Préservation

Croissance / Décroissance

Grande ville / Communauté restreinte

Ouverture des frontières / Restrictions aux échanges

Mobilité / circuit court

Les deux listes de termes sont clairement antagonistes. Chacune prise isolément est assez cohérente. L’adhérent d’une Amap aura probablement une curiosité spontanée pour les variétés anciennes de légumes. Il aura aussi de la sympathie, a priori, pour une communauté indigène du Brésil, surtout si elle développe des méthodes durables de culture, dans le respect des liens ancestraux spirituels reliant l’homme à la forêt. Aux yeux du même individu, les plantations de colza OGM d’une grande multinationale américaine vendant dans le monde entier feront probablement figure de repoussoir absolu.

Toutefois, les signes positifs et négatifs s’inversent, si on oublie l’environnement pour parler des moeurs et de la culture.

En la matière, le village amazonien ne fait pas le poids face à New York. L’avenir se prépare dans la Silicon Valley. Il est de bon ton d’avoir des amis dans plusieurs pays et d’être citoyens du monde. La grande ville est le terrain de tous les possibles. Il faut accroitre la connaissance, ce qui est, qu’on le veuille ou non, une forme de croissance. Toutes les audaces sont bienvenues. L’innovation est la règle, y compris dans la sphère intime; rejeter le mariage pour tous n’est pas un acte de résistance mais une position réactionnaire. La communauté villageoise traditionnelle devient un univers intolérable, par son ignorance, ses superstitions imbéciles et meurtrières d’enfant, la condition lamentable qu’elle réserve aux femmes.

Ceux qui penchent du côté Audace en agriculture et en environnement et du côté Prudence en matière de moeurs et de culture ont tout faux. Des paysans indiens heureux de cultiver des OGM, par exemple, ne peuvent pas exister. Vous tapez « paysans indiens + OGM » et vous tombez sur cet article du magazine belge Le Vif titré « en Inde, les OGM de Monsanto pousseraient des paysans au suicide ». Louable prudence que ce conditionnel, mais nous y reviendrons. Il est plutôt valorisé, au contraire, d’être du côté Audace pour les moeurs et du côté Prudence en consommation.

Avec la pratique, un journaliste apprend très vite la bonne polarité. Environnement, alimentation : le signe positif est sur la liste « Prudence ». Moeurs, éducation : il passe sur la liste « Audace », en toute fluidité, instantanément. Il n’y a même plus besoin de réfléchir. Pour tout dire, c’est même déconseillé. Attribuer des signes positifs, négatifs ou neutres à chaque mot en fonction des réalités qu’ils recouvrent, sans respect pour la cohérence des listes, génère d’agaçantes complications et brouille la ligne éditoriale, pour ne pas dire la ligne mentale.

Erwan Seznec

 

 

Qu’est-ce que Pas tout à fait ?

Le thème central des articles disponibles sur ce site est le journalisme. Un journaliste, chacun le sait, parle seulement des trains qui arrivent en retard, et non des trains qui arrivent à l’heure. Il est question ici seulement des professionnels dont les informations ne sont pas tout à fait exactes, pas tout à fait vérifiées ou pas tout à fait honnêtes.

Beaucoup d’articles parlent d’écologie et d’environnement. Ce n’est pas vraiment un choix délibéré. Il se trouve simplement que ces thèmes à la mode génèrent un flot considérable d’articles qui ne sont pas entièrement raccord avec ce qui me semble être le monde réel.

Les questions abordées sont traités sur le fond par d’autres sites, plus riches et précis que celui-ci, à commencer par le site de l’Afis, dont je suis membre.  Je renvoie vers eux aussi souvent que nécessaire.

Lien d’intérêt avec des entreprises, partis, syndicats, organisations professionnelles : néant.

Les lobbies ont bon dos 15/11/16

Aujourd’hui, quand l’Union européenne, le Parlement, une agence sanitaire ou un quelconque groupe d’experts adoptent une position rassurante sur un sujet sensible tel que les OGM, les insecticides néonicotinoïdes, la pollution de l’air ou les ondes électromagnétiques, l’explication est toute trouvée : le lobby a étouffé la vérité. Analyse d’un cas d’école, l’aspartame.

 Les lobbies existent. Ils sont nombreux, actifs et parfois redoutables. Le lobby de l’amiante a retardé de plusieurs années l’interdiction de ce matériau en France, à travers le Comité permanent amiante (CPA). Le lobby du tabac a acheté un chercheur suisse, Ragnar Rylander, pour qu’il truque des études afin de minimiser ou de nier la nocivité des cigarettes.

Dans le champ de l’environnement et de la santé, néanmoins, à l’heure actuelle, la question du lobbying a pris des proportions démesurées.

Des produits, des substances ou des technologies étaient considérées comme potentiellement nocives. Des décennies de surveillance sanitaire et d’études très sérieuses ont permis de lever la présomption de culpabilité. Bonne nouvelle ? Pas du tout. Des associations et des médias ne renoncent pas au soupçon. Il n’y a plus grand chose pour l’étayer, mais peu importe. La réthorique du « lobby » fait office de balai permettant de dissimuler sous le tapis tous les éléments gênants du dossier. L’enchainement est toujours le même. Un, la décision officielle (de ne pas interdire une antenne-relais ou un OGM, par exemple). Deux, les protestations d’une association qui produit une étude. Trois, la riposte courtoise de l’institution qui brandit, non pas une, mais dix, vingt, cents travaux scientifiques. Quatre, les protestations redoublées de l’association : les études de référence sont entachées de conflit d’intérêt, les chercheurs ont des liens avec le lobby, le gouvernement et l’Union européenne – surtout l’Union européenne – sont sous influence. Les intérêts financiers en jeu étaient trop importants. La santé des citoyens, une fois de plus, a été sacrifiée sur l’autel du produit.

Pour un journaliste, un lobby vaut mieux que pas de lobby. Pas de lobby, pas de scandale, pas d’histoire, pas d’article.

Il faut beaucoup de temps et de travail pour démontrer la non-existence d’une conspiration. Il faut épuiser toutes les pistes. On est hanté par la crainte d’avoir été naïf, ou d’avoir raté quelque chose. Et on travaille, en définitive, pour ne pas publier.

Suggérer l’existence du lobby est beaucoup plus simple. Les preuves ne sont pas indispensables. Leur absence est même le signe de la duplicité du lobby. « Ils » sont décidément très forts. En fait, des indices épars suffisent à esquisser le complot. Quelques verbes au conditionnel et l’imagination des lecteurs comblent les vides.

Searle, Donald Rumsfeld et l’aspartame

L’aspartame est un édulcorant de synthèse découvert en 1965 aux Etats-Unis. Il a reçu une première autorisation de mise sur le marché (AMM) neuf ans plus tard, en 1974. L’AMM a été suspendue dès 1975, car les autorités sanitaires avaient des doutes sur l’inocuité du produit Nutrasweet, présenté par la firme Searle. Finalement, Nutrasweet a été à nouveau autorisée outre-Atlantique en 1981. La France a suivi en 1988. Les brevets de l’aspartame sont tombés dans le domaine public en 1992. Le régime d’autorisation de l’édulcorant a été harmonisé en 1994 au niveau de l’UE. Voilà donc près de 40 ans que ce produit est sur le marché, sans incident particulier. L’aspartame garde néanmoins de farouches ennemis (1).

L’acte d’accusation est vide de preuves scientifiques. Les autorités des plus grands pays lui ont donné le feu vert.

Reste le lobby et la théorie du complot. En l’occurrence, elle se base sur le parcours de l’homme politique américain Donald Rumsfeld. Il était directeur de cabinet de la maison blanche en 1974, au moment de la première AMM. En 1977, il a rejoint Searle, pour qui il a travaillé plusieurs années. Il a assumé des missions temporaires pour Ronald Reagan, puis il a renoué avec la politique avec la politique à temps plein en 2001, devenant secrétaire à la defense de Georges W. Bush.

Il y avait de quoi se poser des questions et mes confrères américains l’ont fait. A tel point que le Congrès US a chargé le Government Accountability Office (GAO), sorte d’inspection générale des services, d’enquêter sur la procédure d’AMM de l’aspartame. Conclusion du rapport rendu en 1987, disponible en ligne : rien d’anormal. Résumé, page 2 :

« FDA adequately followed its food additive approval process in approving aspartame for marketing by reviewing all of Searle’s aspartame studies, holding a public board of inquiry to discuss safety issues surrounding aspartame’s approval, and forming a panel to advise the Commissioner on those issues. Furthermore, when questions were raised about the Searle studies, FDA had an outside group of pathologists review crucial aspartame studies ».

L’examen du dossier de l’aspartame par la Food and Drug administration ne présentait pas d’irrégularité. Les suspicions à l’encontre de Donald Rumsfeld n’étaient pas fondées.

Ce rapport n’a pas été publié immédiatement, ce qui était peut-être une erreur. A partir de 1999, en effet, les rumeurs d’une toxicité de l’aspartame ont repris de plus belle. Tout serait parti de la diffusion d’un faux mail signé d’une certaine « Nancy Markle » sur de nombreux forums. C’était un hoax, mais rien n’y a fait. Dans Notre poison quotidien, documentaire décliné en livre sorti début 2011, la journaliste Marie-Monique Robin décline la thèse de l’AMM américaine abusive, ayant entrainé une AMM européenne dans la foulée. Le lobby a gagné (pour ne rien arranger, Searle a fusionné en 1985 avec Monsanto, entreprise néfaste par principe aux yeux de Mme Robin).

Le GAO a des moyens d’enquête que les journalistes n’ont pas. Il peut débarquer à la FDA et saisir des disques durs. C’est un service d’incorruptibles. Il n’a pas dit que l’aspartame était sûre, mais il a dit que la FDA avait travaillé sérieusement quand elle a évalué le produit.

Rien n’y fait. J’ai parlé du rapport du GAO à trois consoeurs, toutes persuadées qu’il y a eu manigance souterraine et que l’aspartame n’aurait jamais dû être autorisé. Aucune n’en a tenu compte.

La théorie du lobby continue de prospérer, ce qui n’empêche d’ailleurs nullement des dizaines de millions de consommateurs d’absorber des sodas allégés chaque jour, y compris dans les rédactions des médias qui présentent l’aspartame comme un poison. A force d’en voir partout, les « lobbies » deviennent un simple sujet de bavardage inconséquent.

Erwan Seznec

 

(1) Peut -être en raison de son immoralité foncière ? L’aspartame est un sucre qui ne fait pas grossir, autrement dit, un pêché sans châtiment. Un sociologue du nom de Maël Dieudonné m’a parlé un jour de la tendance très forte à « traduire les jugements moraux en jugement sanitaire ». La masturbation rend sourd, l’aspartame doit rendre malade.

 

 

 

Comment le bio externalise les pesticides conventionnels chez les pauvres 12/10/16

La marée des articles annonçant la disparition des pesticides dans les jardins particuliers à l’horizon 2019 a opportunément recouvert deux écueils conceptuels un peu gênants. Le premier, développé dans  l‘enquête sur les pesticides bio parue dans Que Choisir, est que les pesticides bio, qui resteront autorisés, ne sont pas tout à fait sans inconvénient. Par ailleurs, ces  pesticides bios ne suppriment pas l’emploi de phytosanitaires conventionnels. Dans le cas de la pyréthrine, ils l’externalisent en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les pyréthrines sont des insecticides produits à partir de fleurs de pyrèthres de Dalmatie et de chrysanthèmes. On les retrouve dans des dizaines de préparation homologuées en agriculture biologique.

Les fleurs, en question, bien entendu, doivent être cultivées quelque part. En l’occurrence, c’est en Tanzanie (60% de la production mondiale), en Papouasie Nouvelle-Guinée et au Kenya. On apprend dans ce document kenyan qu’il faut 52.000 plants pour obtenir 25kg de poudre. Ici, on découvre que le pyrèthre, sans surprise, est attaqué par des ravageurs et des champignons.

Et dans cette étude australienne fort détaillée (1), le lecteur perspicace trouve confirmation de ce que le bon sens lui suggérait peut-être déjà. Pour traiter ces cultures non-alimentaires, les Tanzaniens et les Néo-Guinéens n’ont aucune raison d’utiliser des pesticides bio, plus coûteux. Ils emploient l’arsenal conventionnel.

« Dans les cultures de pyrèthre en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle Guinée », écrivent les chercheurs australiens et américains, « les fongicides efficaces contre l’ascochytose du chrysanthème (ray blight, ndlr) comprennent l’éthylène-bis-dithio-arbamates, le captan, le bénomyl, le chlorothalonil et le dichloronaphthoquinone ». Par ailleurs, « une panoplie d’autres produits appartenant au groupe des inhibiteurs de la déméthylation, incluant le difénoconazole, ont prouvé leur efficacité », à condition de procéder à « plusieurs applications de ces fongicides « .

Le difénoconazole est à peu près tout ce que proscrit l’agriculture bio : toxique pour les mammifères, pour les milieux aquatiques et persistant, avec une demi-vie de 1600 jours dans certaines conditions. C’est page 5 de l’étude (1).

Dans les deux ans qui ont suivi les tests d’efficacité, se félicitent les chercheurs, « 90% des producteurs de pyrèthres en Tanzanie » ont adopté le programme fongicide. Les auteurs australiens sont de l’université de Tasmanie, où le pyrèthre est également cultivé. On peut penser qu’ils ont de bonnes informations sur l’Afrique. MGK, le leader australien du secteur, a des exploitations en Tanzanie.

En 2010, des chercheurs allemands avaient relevé le paradoxe. Le Kenya produit des fleurs séchées de pyrèthre, mais « 95% de la pyréthrine brute est exportée vers des pays développés plus soucieux de l’environnement, où elle est vendue à prix premium, laissant le Kenya importer des pesticides de synthèse meilleur marché » (2).

Le cas kenyan laisse penser que la culture du pyrèthre n’est pas une mince affaire. De 70% du marché mondial au début des années 2000, sa production est tombée à moins de 5% dix ans plus tard, pour cause d’irrégularités dans les rendements. L’agriculture est un métier passionnant mais difficile.

Erwan Seznec

PS : les termes techniques ont été traduit à partir du site http://www.btb.termiumplus.gc.ca. Je remercie par avance les lecteurs qui me signaleraient des erreurs.

1) Diseases of Pyrethrum in Tasmania: Challenges and Prospects for Management. http://apsjournals.apsnet.org/doi/pdf/10.1094/PDIS-92-9-1260

2) « Incidentally, Kenya is the leading producer of a natural pesticide, pyrethrin, which is a broad-spectrum insecticide made from dried flowers of pyrethrum (Chrysanthemum cinerariaefolium). However, 95% of the crude pyrethrin is exported to more environmentally conscious developed countries, where it earns a premium price, leaving Kenya to import the cheaper toxic synthetic pesticides ».  Potential environmental impacts of pesticides use in the vegetable sub-sector in Kenya.

 

 

Générations futures : après les salades, le muesli – 11/10/16

L’association Génération Futures, fervente avocate de l’alimentation biologique, est financée par des sociétés actives dans le secteur, dont le distributeur Biocoop.

Elle est de parti-pris. C’est assumé. Quand des articles oublient de le mentionner, ce sont les journalistes qui sont responsables, pas Générations Futures.

Il faut avoir ces éléments en tête, pour relire les nombreux articles sur l’étude publiée par Générations Futures le 11 octobre 2016 à propos des mueslis.

Des analyses menées sur quinze mueslis conventionnels et sur cinq mueslis bio ont mis en évidence des traces de pesticides conventionnels, certains potentiellement perturbateurs endocriniens, dans tous les lots de mueslis conventionnels. « Aucune Dose journalière Admissible (DJA) n’apparaît pouvoir être dépassée pour les résidus retrouvés dans les échantillons analysés, et ce pour une consommation de 50 à 100 g par jour de produit », précise avec honnêteté Générations Futures, page 8 de son rapport. En résumé, la situation est normale. Rassurante. Les cultivateurs, les transformateurs, les grossistes, toute la chaine a travaillé dans les règles.

On ne sait pas si les mueslis bio contenaient des traces de pesticides bio : Générations futures ne les cherche pas. Ce n’est pas son objet.

Rappeler le fait suivant n’est pas non plus dans la feuille de route de Générations Futures. Le 26 septembre 2016, il y eu un rappel de lots de mueslis lancé par Auchan. Les acheteurs étaient invités à ne pas consommer les mueslis, contaminés par des salmonelles et susceptibles de provoquer en cas d’ingestion « les symptômes suivants : fièvre, diarrhée, vomissements et des douleurs abdominales ». Les produits contaminés étaient bio, de la marque Moulin des Moines – Naturaline.

Il y a en moyenne un ou deux rappels de produits alimentaire bio chaque mois. Là encore, c’est normal. Cela prouve que le système de veille sanitaire fonctionne. Certaines alertes sont néanmoins sérieuses. La semaine précédent le rappel de muesli, le 21 septembre, il y a eu un rappel de steaks hachés Le Paysan Bio / La Vie claire. Ils étaient contaminés par une habituée du dossier, la bactérie Escherichia coli. En août, c’était moins grave : on avait trouvé des sulfites dans la moutarde Auchan Bio.

La sécurité sanitaire ne se résume pas à des résidus de pesticides en quantité infime. Bio ou conventionnel, il y a des règles à suivre, et les professionnels des deux bords les appliquent avec sérieux. La diabolisation sans nuance du conventionnel finira par être contreproductive pour le bio. Elle le nimbe d’un aura de perfection insoutenable dans la durée, qui laissera aux consommateurs en se dissipant l’impression amère d’avoir été trompés.

Erwan Seznec

Les salades de Générations Futures

Ce papier a été publié sur le site de Que Choisir le 30 septembre 2015.

Pesticides dans les salades

Générations futures noircit le tableau

Abondamment repris par la presse, les tests de l’association Générations futures sur 31 salades conventionnelles n’ont pourtant mis en évidence aucun dépassement des limites maximales autorisées. Décryptage.

 

L’association Générations futures a été créée en 1996 par un ingénieur de l’Institut national de la recherche agronomique, George Toutaint, et par François Veillerette, son porte-parole actuel, ancien président de Greenpeace (2002-2005), aujourd’hui vice-président EELV de la région Picardie.

Défini à l’article 2 de ses statuts, l’objet de l’association est très clair. Elle lutte contre « les conséquences négatives de l’agriculture ou de toute autre activité humaine utilisant les produits phytosanitaires et les engrais de synthèse » et promeut « les alternatives respectueuses de l’environnement et de la santé dans ces domaines, comme par exemple l’agriculture biologique ».

La liste des entreprises et des organisations partenaires de Générations futures se trouve sur son site. Y figure le réseau Biocoop, le groupe de produit bio Bjorg, l’organisme Ecocert, etc.

La présidente de Générations futures, Maria Pelletier, dirige par ailleurs une PME spécialisée dans les farines et les aliments bio pour l’élevage, Moulin Marion (qui a aussi du conventionnel dans sa gamme). Maria Pelletier est par ailleurs administratrice du syndicat national des entreprises bio, le Synabio.

 

Promouvoir le bio ou dénigrer le conventionnel ?

Avant même la publication des résultats de son enquête sur les pesticides dans les salades, Générations futures avait d’ailleurs écrit aux groupes de la grande distribution pour proposer ses services. « Nous pourrions vous aider à trouver des alternatives et des experts », « nous serions disposés à vous apporter notre expertise »… Interrogé, François Veillerette assure que cette offre de service de Générations futures est faite à titre gracieux. « Nous n’avons à ce jour aucun contact avec un producteur ou groupes de producteurs de salades, quel que soit le mode de production », ajoute-t-il. Générations futures a en revanche des liens étroits avec le Synabio, qui a lui-même, évidemment, des adhérents maraîchers, producteurs de salade bio.

En résumé,  Générations futures assume le rôle d’organisme de promotion d’une filière. Si c’est tout à fait respectable, l’enquête sur les pesticides et les perturbateurs endocriniens dans les salades laisse néanmoins songeur, dans la mesure où elle ne dit strictement rien du bio. Son seul but, clairement affiché, est de dissuader les consommateurs de manger des salades conventionnelles.

La base permettant de dénigrer ces dernières existe, mais elle est mince. Générations futures a fait analyser par un laboratoire belge 31 salades conventionnelles achetées dans des supermarchés de Picardie. « Nous n’avons relevé aucun dépassement des limites maximales en résidus (LMR) dans les échantillons testés », admet avec honnêteté Générations futures, avant d’ajouter que ces LMR sont à son avis trop élevées pour les salades.

25 salades sur 31 contenaient des résidus d’un ou plusieurs pesticides, dans des proportions très inférieures aux normes admises. Pour le Boscalid, par exemple, un fongicide, la limite maximale autorisée est de 30 mg/kg sur la laitue. La teneur moyenne en résidus détectée était de 0,549 mg/kg par échantillon (54 fois moins que la limite), avec un maximum à 4,467 mg/kg pour un échantillon.

 

L’énigme du DDT

Les producteurs de salades bio traitent eux aussi leurs produits. Il est fort probable que des tests poussés mettraient en évidence des traces de résidus, pas toujours anodins, à l’image de la bouillie bordelaise au cuivre.

Le laboratoire a également relevé des traces de cinq substances « interdites ». L’une d’entre elle est le DDT, totalement prohibé depuis plus de 20 ans en France. Générations futures n’avance pas d’explication. Les experts interrogés suite à la parution de l’étude évoquent une persistance du DTT dans le sol, ce qui serait tout aussi préoccupant pour le conventionnel que pour le bio !

Les autres substances sont prohibées pour les salades, mais pas pour les grandes cultures. La cypraconazole, par exemple, est autorisée pour la betterave industrielle, le lin, le chanvre, le colza, qui abondent en Picardie. Idem pour l’oxyadiazon, un herbicide assez courant. Avant d’envisager un trafic de produits phytosanitaires chez les maraîchers, ce qui serait grave, on peut penser que le vent a transporté un peu de produits d’un champ à l’autre, sans que les bourrasques distinguent d’ailleurs entre cultures bio et conventionnelles ! En janvier 2014, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a publié une étude montrant que la moitié des fruits et légumes bio commercialisés dans le pays contenaient des traces de produits phytosanitaires.

Sauf à assimiler la promotion du bio à la lutte du Bien contre le Mal, représenté en l’occurrence par le conventionnel, on peut parler de dénigrement exagéré. L’agriculture biologique est une démarche exigeante et fort intéressante, qui séduit de plus en plus d’agriculteurs. Elle jouit d’un capital sympathie indéniable auprès des consommateurs, malgré des prix relativement élevés. A-t-elle vraiment besoin des raccourcis de l’étude de Générations futures pour marquer encore des points ?